PI-SPI : l’UEMOA entre pleinement dans l’ère du paiement instantané, une révolution pour l’économie ouest-africaine
Les points clés :
Le lancement de la plateforme PI-SPI de BCEAO a marqué un tournant historique : toutes les banques, fintechs, micro-finances et opérateurs de mobile money de l’espace UEMOA peuvent désormais effectuer des paiements interopérables en quelques secondes, 24h/24, fin des transferts longs et fragmentés.
La croissance spectaculaire des paiements électroniques (de 260 millions d’opérations en 2014 à plus de 11 milliards en 2024) et le doublement du taux d’inclusion financière (jusqu’à 74 %) illustrent l’impact de la transformation numérique.
Pour les PME, commerçants informels, micro-entrepreneurs et populations non bancarisées, PI-SPI peut devenir le levier d’une inclusion financière réelle, d’une meilleure traçabilité des flux et d’un accès plus facile au crédit.
Le 30 septembre 2025, à Dakar, la BCEAO a officiellement lancé la plateforme PI-SPI, la Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest souhaitant établir un « pont » unique entre toutes les formes de services financiers : banques, institutions de microfinance, émetteurs de monnaie électronique, fintechs, opérateurs de mobile-money.
Cette initiative marque la rupture avec l’ancien modèle de virements interbancaires lents, souvent longs de 48 à 72 heures selon les pays, quand ce n’était pas plusieurs jours. Dorénavant, un transfert peut se faire en moins de dix secondes, accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, sans distinction entre un compte bancaire, un portefeuille mobile ou une microfinance.
La plateforme n’est pas seulement un outil ; c’est une infrastructure régionale structurante. Elle pose les fondements d’un espace financier intégré pour l’UEMOA, avec des règles communes, une interopérabilité totale et des possibilités d’innovation ouvertes pour tous les acteurs, qu’ils soient traditionnels ou disruptifs.
Une dynamique chiffrée révélatrice d’un virage profond
Depuis plusieurs années, l’UEMOA amorçait déjà une transformation numérique du paiement. Selon les données communiquées par la BCEAO, les transactions en monnaie électronique sont passées de 260 millions en 2014 à plus de 11 milliards en 2024. Dans le même temps, le nombre de comptes de monnaie électronique a progressé de 18 millions à près de 248 millions.
Ces chiffres traduisent un doublement, voire plus, de la portée des services financiers numériques, faisant passer le taux d’inclusion financière à environ 74 % en 2024.
La PI-SPI intervient à un moment stratégique : les infrastructures existantes montraient leurs limites face à l’explosion des volumes. Le nouveau système offre une interopérabilité capable d’absorber cette croissance et d’ouvrir de nouvelles opportunités.
D’ailleurs, dès les premières semaines suivant le lancement, 62 institutions (banques, microfinances, émetteurs de monnaie électronique, etc.) ont été autorisées à offrir les services PI-SPI à leurs clients.
Qui gagne concrètement ?
La mise en œuvre de PI-SPI redistribue les cartes dans l’écosystème financier ouest-africain. Pour les banques traditionnelles, c’est un appel à la modernisation. Des groupes comme Ecobank, déjà présents dans plusieurs pays de l’UEMOA, ont sauté le pas dès les phases test, anticipant la transformation des habitudes de paiement.
Pour les institutions de micro-finance et les acteurs du mobile money, c’est l’opportunité de dépasser leurs limitations techniques et géographiques : leurs clients pourront désormais recevoir ou envoyer de l’argent sans distinction d’opérateur, ce qui multiplie les cas d’usage (transferts familiaux, paiements de biens ou services, micro-transactions, remises, etc.).
Du côté des PME, commerçants, artisans et petits entrepreneurs, souvent dans l’économie informelle, PI-SPI représente un levier puissant. Les encaissements deviennent immédiats, la trésorerie plus fluide, les cycles d’achat et de vente accélérés, et la traçabilité des transactions accrue. Autant d’atouts pour améliorer la gestion, planifier l’activité, accéder plus facilement au crédit, et sécuriser les flux financiers.
En rendant le QR-code ou l’alias PI-SPI universellement acceptés, le système favorise aussi l’émergence de l’e-commerce, ouvre des débouchés pour les fintechs, et crée un cadre pour des services financiers innovants (épargne, micro-crédit, services à valeur ajoutée, etc.).
Une interopérabilité, socle de l’intégration régionale et de l’innovation
Ce que PI-SPI apporte, ce n’est pas simplement une accélération des paiements, mais un langage commun pour tout l’écosystème financier de l’UEMOA. Cette interopérabilité est comparable aux grandes plateformes internationales : instantanéité (comme UPI en Inde, SEPA Instant en Europe, FedNow aux États-Unis), accessibilité et simplicité.
La différence majeure, c’est l’inclusion des formes alternatives de finance, mobile money, micro-finance, fintech, qui représentent une part importante de la finance populaire en Afrique de l’Ouest. PI-SPI intègre ces acteurs dès le départ, ce qui multiplie l’impact social et économique.
Cette infrastructure ouvre la voie à des innovations plus profondes : open banking, API régionales, services financiers numériques intégrés, nouvelle génération de fintechs adaptées aux réalités africaines. Le paysage financier de l’UEMOA pourrait être reconfiguré dans les prochaines années.
Risques, défis et vigilance : sécurité, adoption et équité
Toute transformation majeure s’accompagne de défis. D’abord, la sécurité des services numériques. Une étude récente (2024) portant sur les applications bancaires dans l’UEMOA montre que certaines présentent encore des vulnérabilités, ce qui pourrait fragiliser la confiance si des failles persistent.
Ensuite, l’adoption universelle reste un enjeu : il faut que les acteurs, y compris les plus petits, adoptent PI-SPI, mais aussi qu’ils aient accès à un téléphone compatible, une connexion, ce qui n’est pas toujours le cas dans les zones rurales ou périphériques.
Enfin, l’équilibre entre les acteurs traditionnels (banques), les fintechs et les micro-finances devra être préservé, pour éviter qu’un modèle ne domine et marginalise les plus vulnérables.
Pourquoi est-ce important ?
Le lancement de PI-SPI est plus qu’un progrès technique : c’est un levier stratégique pour le développement économique, social et institutionnel de l’Afrique de l’Ouest.
D’abord, il accélère l’inclusion financière : des millions de personnes non bancarisées ou sous-bancarisées, dans les zones rurales, parmi les populations peu scolarisées ou à faibles revenus, voient leurs barrières réduites. PI-SPI démocratise l’accès aux paiements numériques, ce qui peut transformer les dynamiques économiques locales, faciliter les transferts, les échanges, l’épargne.
Ensuite, la traçabilité des flux monétaires permet un meilleur suivi des transactions, ce qui peut améliorer la gouvernance économique, la lutte contre l’économie informelle non enregistrée, faciliter l’accès au crédit, et renforcer la transparence. Pour les États, cela peut constituer un outil pour améliorer les recettes fiscales, la régulation, et la planification macroéconomique.
Sur le plan régional, PI-SPI renforce la compétitivité de l’UEMOA. En facilitant les paiements transfrontaliers, en supprimant les frictions entre pays membres, en standardisant les pratiques, l’Union se dote d’un avantage comparatif face aux zones monétaires rivales. Cela peut stimuler les échanges, les investissements, le commerce intra-régional, et l’émergence d’un véritable marché intégré.
Pour les fintechs, micro-entrepreneurs, PME informelles, l’e-commerce : c’est un terreau fertile. On peut s’attendre à une vague d’innovations : wallet numériques, micro-crédit automatisé, services financiers sur mobile, outils de trésorerie, marketplaces régionales… PI-SPI pose les fondations d’une finance africaine contemporaine, adaptée à la réalité locale.
Enfin, c’est un pas vers la souveraineté financière : en créant une infrastructure régionale, l’UEMOA réduit sa dépendance aux systèmes externes, affirme sa capacité à gérer ses propres flux monétaires, et ouvre la voie à une transformation structurelle de son économie.
Le PI-SPI n’est pas un simple instrument technique : c’est le socle d’une nouvelle ère financière et économique, capable de remodeler le visage de la sous-région.