Élevage africain : le choc climatique qui menace des millions d’emplois et l’avenir alimentaire du continent

Les points clés :

  • Le changement climatique pourrait faire disparaître jusqu’à 65 % des pâturages africains d’ici 2100.

  • Plus de 110 millions d’éleveurs risquent de perdre leurs moyens de subsistance.

  • L’Afrique de l’Ouest fait face à une transformation économique silencieuse de son modèle pastoral.


Dans les vastes savanes sahéliennes, les plaines pastorales d’Afrique centrale ou les zones semi-arides d’Afrique australe, une mutation profonde est déjà en cours. Invisible à court terme mais structurelle à long terme, elle concerne l’un des piliers économiques les plus anciens du continent : l’élevage.

Un rapport scientifique publié par le Potsdam Institute for Climate Impact Research alerte désormais sur un basculement majeur : sous l’effet combiné de la hausse des températures, de la variabilité pluviométrique et de l’intensification des sécheresses, l’Afrique pourrait perdre jusqu’à 65 % de ses prairies exploitables avant la fin du siècle.

Cette projection dépasse largement le cadre environnemental. Elle redessine déjà les équilibres économiques, sociaux et sécuritaires de nombreuses régions, notamment en Afrique de l’Ouest où le pastoralisme constitue une colonne vertébrale économique souvent sous-estimée.

Une géographie du pâturage en train de basculer

L’étude intitulée Climate change drives a decline in global grazing systems repose sur la notion d’« espace climatique sûr », c’est-à-dire l’ensemble des conditions météorologiques permettant la survie naturelle des prairies destinées au pâturage.

Selon les chercheurs, ces écosystèmes ne prospèrent que dans une plage climatique précise combinant température, humidité, précipitations et circulation des vents. Or, une grande partie du continent africain se situe déjà à la limite supérieure de ces seuils biologiques.

Le réchauffement global provoque ainsi un déplacement progressif des zones pastorales vers des régions plus méridionales. Les hauts plateaux d’Afrique de l’Est, certaines zones du bassin du Congo ou encore les espaces semi-arides d’Afrique australe devraient progressivement perdre leur viabilité pastorale, tandis que les pâturages côtiers, incapables de migrer, pourraient disparaître totalement.

Le professeur Prajal Pradhan, chercheur affilié à l’University of Groningen, estime que l’ampleur des changements dépasse désormais les capacités d’adaptation traditionnelles telles que la migration saisonnière des troupeaux ou le changement d’espèces animales.

Le modèle pastoral africain, fondé historiquement sur la mobilité, atteint ainsi ses limites climatiques.

Source du rapport scientifique :

Un choc économique majeur pour l’Afrique

L’élevage représente en moyenne près de 15 % du PIB dans plusieurs économies africaines et constitue la principale source de revenus ruraux pour des dizaines de millions de ménages. Dans la région sahélienne — notamment au Niger, au Mali ou au Burkina Faso — il participe directement aux exportations, à la sécurité alimentaire et aux équilibres commerciaux.

Selon les analyses de l’African Union Interafrican Bureau for Animal Resources, environ 80 % du cheptel africain relève encore de systèmes pastoraux extensifs particulièrement sensibles aux variations climatiques.

La contraction des surfaces de pâturage entraîne mécaniquement plusieurs effets économiques en chaîne : baisse de productivité animale, augmentation du coût de l’alimentation du bétail, mortalité accrue lors des sécheresses, tensions accrues sur les ressources hydriques et multiplication des conflits d’usage entre agriculteurs et éleveurs.

À mesure que les pâturages disparaissent, la valeur économique du bétail diminue, fragilisant les économies rurales et augmentant la dépendance alimentaire des États.

Rapport AU-IBAR :
Données sur l’économie pastorale africaine

110 millions d’éleveurs menacés : un risque social systémique

À l’échelle mondiale, les chercheurs estiment que 36 à 50 % des terres actuellement adaptées au pâturage pourraient perdre leur viabilité climatique d’ici 2100.

Cela concernerait directement entre 110 et 140 millions d’éleveurs et jusqu’à 1,6 milliard d’animaux d’élevage.

La majorité des populations exposées vit dans des pays à faible revenu déjà confrontés à l’insécurité alimentaire, à la fragilité politique ou aux crises humanitaires. En Afrique de l’Ouest, cette pression climatique alimente indirectement les migrations internes, l’urbanisation accélérée et parfois l’instabilité sécuritaire.

Dans des économies comme le Nigeria ou le Sénégal, où la demande en protéines animales augmente rapidement avec la croissance démographique, la disparition progressive des pâturages pourrait créer un déséquilibre durable entre production locale et consommation.

L’élevage, victime… mais aussi acteur du changement climatique

Le paradoxe souligné par les institutions internationales est frappant : l’élevage subit fortement le changement climatique tout en y contribuant.

D’après l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, la production mondiale de viande et de produits laitiers représente environ 14,5 % des émissions globales de gaz à effet de serre, principalement via le méthane issu de la digestion des ruminants et la dégradation des sols.

Source FAO :
Livestock and Climate Change – FAO

Cette réalité place les pays africains face à un dilemme stratégique : développer l’élevage pour nourrir une population croissante tout en réduisant son empreinte carbone.

Une transformation économique déjà engagée en Afrique de l’Ouest

Face à ces projections, plusieurs États ouest-africains accélèrent discrètement leurs politiques d’adaptation. Les investissements se multiplient dans les cultures fourragères irriguées, la sédentarisation partielle des troupeaux, l’amélioration génétique du bétail et la gestion durable des parcours pastoraux.

Des initiatives régionales soutenues par la CEDEAO visent désormais à sécuriser les couloirs de transhumance et à prévenir les conflits liés à la raréfaction des ressources naturelles.

Mais les experts soulignent que ces réponses restent insuffisantes face à l’ampleur des transformations climatiques attendues.

Pourquoi est-ce important ?

Parce que l’avenir du pastoralisme africain dépasse largement la question agricole.

La disparition progressive des pâturages menace directement la sécurité alimentaire régionale, l’emploi rural, la stabilité sociale et les équilibres macroéconomiques de l’Afrique de l’Ouest. Elle pourrait également accroître la dépendance aux importations de viande et de produits laitiers, aggravant les déficits commerciaux déjà structurels.

L’enjeu devient donc stratégique : transformer l’élevage africain avant que le climat ne le fasse disparaître.

Pour les économies ouest-africaines, la bataille climatique n’est plus seulement environnementale. Elle est désormais économique, sociale et géopolitique.

Et elle se joue, silencieusement, dans les pâturages qui nourrissent le continent.

Suivant
Suivant

Afrique subsaharienne : l’explosion des dépenses militaires redessine déjà les équilibres économiques régionaux