Nigeria : le scandale silencieux des 3,3 milliards USD perdus
Les points clés :
Le Nigeria perd chaque année des milliards de dollars en nourriture déjà produite mais jamais consommée.
Les défaillances de la chaîne du froid aggravent l’inflation alimentaire et la pauvreté rurale.
La modernisation logistique pourrait transformer ces pertes en moteur majeur de croissance régionale.
Dans un pays où l’inflation alimentaire atteint des niveaux historiquement élevés et où la sécurité alimentaire demeure une préoccupation majeure pour des millions de ménages, le Nigeria fait face à un paradoxe économique d’une ampleur rarement égalée. En 2025, entre 30 et 40 millions de tonnes de denrées alimentaires auraient été perdues ou gaspillée après récolte, représentant une destruction de richesse estimée entre 2,3 et 3,3 milliards de dollars américains, soit près de 1 836 milliards de FCFA.
Ces estimations, relayées par l’Organisation pour la promotion technologique de la chaîne du froid en Afrique de l’Ouest (West African Cold Chain Advancement Initiative) et reprises par plusieurs médias économiques nigérians, illustrent une réalité structurelle : le Nigeria produit massivement, mais conserve difficilement. Derrière ces chiffres se cache l’un des plus grands défis économiques invisibles du continent africain : la perte post-récolte.
Une économie agricole puissante minée par ses propres faiblesses logistiques
Avec plus de 220 millions d’habitants, le Nigeria constitue simultanément le plus vaste marché alimentaire d’Afrique et l’un de ses principaux producteurs agricoles. Selon les données de la Food and Agriculture Organization (FAO), l’agriculture représente environ 24 % du produit intérieur brut nigérian et emploie plus de 35 % de la population active. Pourtant, une part significative de cette production n’atteint jamais les consommateurs.
Les pertes concernent principalement les tomates, fruits tropicaux, légumes frais, produits laitiers, poissons et viandes, autant de produits hautement périssables nécessitant une conservation thermique continue. La FAO estime d’ailleurs que l’Afrique subsaharienne perd jusqu’à 37 % de sa production alimentaire totale après récolte, faute d’infrastructures adaptées.
Dans le cas nigérian, ces pertes interviennent non pas au champ, mais après la production. Les denrées existent, ont mobilisé capital, travail et énergie, mais disparaissent avant la commercialisation. Autrement dit, il s’agit d’une richesse déjà créée… puis détruite.
La chaîne du froid, talon d’Achille de la puissance agricole nigériane
Le cœur du problème réside dans l’insuffisance chronique de la chaîne du froid, devenue aujourd’hui un déterminant économique stratégique. Le transport frigorifique demeure marginal, les entrepôts réfrigérés sont concentrés dans quelques grandes villes, tandis que les plateformes modernes de regroupement agricole restent rares dans les zones rurales. Entre Kano, Plateau, Kaduna ou Benue, principaux bassins agricoles, et les mégapoles comme Lagos ou Abuja, les produits parcourent parfois plus de 800 kilomètres sans protection thermique adéquate.
Selon la International Finance Corporation (IFC), moins de 10 % des produits périssables en Afrique de l’Ouest transitent actuellement par une chaîne du froid structurée. La conséquence économique est immédiate. La rupture thermique accélère la dégradation des produits, réduit l’offre disponible sur les marchés urbains et contribue mécaniquement à la hausse des prix alimentaires. En 2024-2025, l’inflation alimentaire nigériane a dépassé 35 %, selon les statistiques officielles du National Bureau of Statistics. Ainsi, pendant que les producteurs perdent leurs récoltes, les consommateurs paient plus cher une nourriture devenue rare.
Une hémorragie économique aux effets systémiques
Chaque tonne alimentaire perdue représente bien davantage qu’un simple gaspillage physique. Elle correspond à une destruction cumulative de valeur économique. Les agriculteurs ont déjà investi dans les semences, les fertilisants, le carburant, la main-d’œuvre et le transport. Lorsque la marchandise se détériore, l’investissement initial devient irrécupérable. Les revenus agricoles chutent, les chaînes de transformation tournent en sous-capacité et les recettes fiscales potentielles disparaissent.
Selon la World Bank, la réduction des pertes post-récolte pourrait augmenter les revenus agricoles africains de 15 à 20 % sans expansion des surfaces cultivées. Dans un contexte mondial marqué par la volatilité des chaînes d’approvisionnement alimentaires, ces pertes accentuent également la dépendance aux importations alimentaires, un facteur majeur de pression sur les réserves de change du Nigeria.
Le coût caché pour la compétitivité régionale
Le paradoxe nigérian dépasse les frontières nationales. Premier producteur agricole d’Afrique de l’Ouest, le pays joue un rôle déterminant dans l’équilibre alimentaire régional. Lorsque les pertes augmentent, l’offre exportable diminue vers les marchés voisins tels que le Bénin, le Niger ou encore le Ghana. Cette contraction alimente la volatilité des prix dans toute la sous-région.
La CEDEAO estime que les pertes post-récolte constituent l’un des principaux obstacles à l’intégration des marchés agricoles ouest-africains. En réalité, le gaspillage alimentaire nigérian agit comme un choc inflationniste régional silencieux.
L’urgence d’un basculement vers l’investissement logistique
Face à l’ampleur du phénomène, les acteurs du secteur agricole appellent désormais à un programme national coordonné combinant investissements publics et capitaux privés. Les priorités identifiées concernent le développement du transport frigorifique certifié, la création d’entrepôts modulaires proches des zones de production, la digitalisation de la traçabilité alimentaire et la normalisation des infrastructures thermiques.
Selon l’IFC, chaque dollar investi dans la chaîne du froid en Afrique peut générer jusqu’à trois dollars de valeur économique supplémentaire grâce à la réduction des pertes et à l’amélioration de la qualité exportable. Le potentiel est colossal. Transformer seulement la moitié des pertes actuelles permettrait de libérer plusieurs milliards de dollars supplémentaires pour l’économie alimentaire nigériane.
Une transformation possible du modèle agricole africain
Le Nigeria se trouve aujourd’hui à un tournant stratégique. Longtemps focalisées sur l’augmentation de la production agricole, les politiques publiques africaines découvrent progressivement que la véritable bataille économique se joue désormais après la récolte.
Produire plus ne suffit plus. Conserver, transporter et valoriser deviennent les nouveaux leviers de souveraineté alimentaire. La chaîne du froid apparaît ainsi comme le chaînon manquant entre abondance agricole et prospérité économique durable.
Pourquoi est-ce important ?
L’enjeu dépasse largement le Nigeria. L’Afrique de l’Ouest perd chaque année des milliards de dollars en raison de déficits logistiques similaires. Des pays comme le Côte d’Ivoire investissent dans des plateformes agro-industrielles intégrées, tandis que le Sénégal développe des corridors logistiques agricoles et que le Togo mise sur la modernisation portuaire et les chaînes d’approvisionnement régionales autour du Port autonome de Lomé. La réduction du gaspillage alimentaire constitue aujourd’hui l’un des moyens les plus rapides d’augmenter la disponibilité alimentaire sans pression supplémentaire sur les terres agricoles ni sur les ressources climatiques.
Pour l’économie ouest-africaine, l’enjeu est double : stabiliser les prix alimentaires dans un contexte inflationniste persistant et renforcer la compétitivité agroalimentaire régionale face aux importations internationales. Si le Nigeria réussit sa transition logistique, l’impact pourrait redessiner les flux commerciaux agricoles de toute la CEDEAO. À l’inverse, l’inaction prolongerait un paradoxe coûteux : une région capable de nourrir sa population, mais contrainte d’importer faute d’avoir su préserver ce qu’elle produit déjà. Le gaspillage alimentaire n’est donc plus seulement une question agricole. Il est devenu un indicateur clé de performance économique, industrielle et stratégique pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest.