Oignon en Afrique de l’Ouest : pourquoi il est parfois moins cher d’importer des Pays-Bas que d’un pays voisin ?
Les points clés :
Le commerce transfrontalier d’oignons en Afrique de l’Ouest et du Centre est estimé à 420 millions de dollars par an selon l’ORO/AOC.
Malgré la libre circulation théorique dans l’espace CEDEAO, les barrières tarifaires et non tarifaires renchérissent fortement les coûts.
Les pertes post-récolte pouvant atteindre 40 % fragilisent la compétitivité régionale face aux importations européennes.
En Afrique de l’Ouest, l’oignon n’est pas un simple condiment. C’est un produit stratégique, un baromètre de l’intégration régionale et un révélateur des failles structurelles du commerce intra-africain. Derrière une phrase choc « Il est parfois moins coûteux d’importer des oignons depuis les Pays-Bas que depuis un voisin ouest-africain » Aliyu Maitasamu Isah, président de l’Observatoire régional de l’oignon en Afrique de l’Ouest et du Centre, pose un diagnostic sévère sur l’état réel du marché régional dans un entretien accordé à Agence Ecofin.
L’organisation qu’il dirige, l’Observatoire régional de l’oignon en Afrique de l’Ouest et du Centre, fédère les acteurs de la filière dans 22 pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre. Créée en 2003 à Niamey et formellement enregistrée en 2006, elle a installé son siège à Sokoto, au nord du Nigeria. Elle rassemble producteurs, commerçants, transporteurs et opérateurs logistiques dans des pays allant du Niger au Sénégal, du Burkina Faso à la Côte d’Ivoire, du Ghana au Togo, jusqu’au Cameroun et au Tchad. L’enjeu dépasse largement la seule filière. Il touche au cœur même du projet d’intégration porté par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et aux ambitions continentales de la Zone de libre-échange continentale africaine.
Un commerce régional estimé à 420 millions de dollars
Selon les estimations avancées par l’ORO/AOC, le commerce transfrontalier d’oignons entre les 22 pays membres du réseau représente environ 420 millions de dollars par an. Ce chiffre ne prend en compte que les flux qui franchissent les frontières, formels et informels, sans intégrer le commerce domestique à l’intérieur des États. Il donne donc une estimation minimale du poids économique réel de la filière.
Ce volume place l’oignon parmi les principaux produits agricoles échangés dans la région, aux côtés des céréales, du bétail et de certains produits maraîchers. Des pays excédentaires comme le Niger, le Nigeria ou le Burkina Faso alimentent régulièrement des marchés déficitaires comme le Ghana ou la Côte d’Ivoire.
Les dynamiques sont cependant plus complexes qu’un simple schéma excédent-déficit. Les flux varient selon les saisons, les différentiels de prix et les types d’oignons disponibles. Le Niger peut exporter vers le Nigeria à certaines périodes, tandis que le Nigeria alimente d’autres marchés régionaux selon la disponibilité locale et l’évolution du naira face au franc CFA.
Le paradoxe sénégalais : surplus et pénuries coexistent
Le cas du Sénégal illustre parfaitement les contradictions structurelles du secteur. Le pays consomme environ 350 000 tonnes d’oignons par an et en produit près de 420 000 tonnes. En théorie, il est excédentaire. En pratique, les pertes post-récolte, estimées entre 30 % et 40 %, créent des périodes de déficit saisonnier.
Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, les pertes post-récolte en Afrique subsaharienne pour les fruits et légumes peuvent atteindre 30 à 50 %, principalement en raison du manque d’infrastructures de stockage et de transformation. Cette réalité fragilise la rentabilité des producteurs et alimente les importations extra-africaines. En période de surplus non stockable, des volumes importants se perdent faute de débouchés rapides vers des marchés voisins en tension. Inversement, lorsque la production locale diminue, les importations prennent le relais, parfois depuis l’Europe.
Pourquoi les oignons néerlandais restent compétitifs ?
Les Pays-Bas figurent parmi les principaux exportateurs mondiaux d’oignons. D’après les données du Centre for the Promotion of Imports from developing countries, le pays exporte plus d’un million de tonnes d’oignons par an vers des marchés internationaux, dont l’Afrique de l’Ouest.
La compétitivité néerlandaise repose sur des rendements élevés, une mécanisation poussée, des chaînes logistiques efficaces et des infrastructures portuaires performantes comme celles de Rotterdam. Les coûts de transport maritime à grande échelle, combinés à des économies d’échelle, permettent parfois d’offrir des prix compétitifs sur les marchés ouest-africains.
À l’inverse, le transport routier intra-africain souffre de multiples obstacles. Selon la Banque mondiale, les coûts logistiques en Afrique subsaharienne représentent en moyenne 30 à 40 % de la valeur des produits, contre moins de 10 % dans les économies développées. Les contrôles routiers multiples, les paiements informels et les délais aux frontières renchérissent le coût final.
Aliyu Isah souligne que certains pays imposent des prélèvements cumulés pouvant dépasser 10 % de la valeur de la marchandise, alors que la redevance officielle d’exportation au Nigeria est de 0,5 %. Cette accumulation de taxes de transit, de timbres douaniers et de frais divers finit par rendre le commerce régional moins compétitif que l’importation maritime depuis l’Europe.
Tsamiya–Segbana : un corridor devenu stratégique
La réouverture du poste frontalier de Tsamiya entre le Nigeria et le Bénin marque un tournant important. Ce corridor est devenu, de facto, l’unique porte de sortie pleinement opérationnelle du nord du Nigeria vers les marchés de la CEDEAO via le Bénin. Les tensions diplomatiques récentes dans la région ont restreint plusieurs autres points de passage. Dans ce contexte, Tsamiya–Segbana est crucial non seulement pour l’oignon, mais aussi pour l’ail, le haricot blanc ou le piment sec.
La facilitation des procédures douanières annoncée par les autorités nigérianes vise à réduire les barrières non tarifaires. La suppression des contrôles parallèles et des paiements illicites pourrait améliorer la fluidité des échanges. Si ces engagements sont appliqués de manière durable, ils pourraient servir de modèle pour d’autres corridors régionaux.
Investir dans le stockage et la transformation
La réduction des pertes post-récolte constitue l’autre levier stratégique. L’ORO/AOC indique qu’un entrepôt moderne de 10 000 tonnes est déjà opérationnel à Kano, au Nigeria, et qu’un nouveau centre est en construction à Sokoto. Une usine de transformation d’une capacité de 30 000 tonnes par an doit également produire de la poudre d’oignon et des dérivés. Ces investissements s’inscrivent dans une logique de montée en gamme et de stabilisation des prix. La transformation permet de lisser l’offre sur l’année et d’éviter les effondrements de prix en période de pic de production.
Selon la Banque africaine de développement, l’industrialisation des chaînes de valeur agricoles est un levier essentiel pour réduire les importations alimentaires et améliorer la balance commerciale des pays africains.
Une question d’intégration régionale
En théorie, le Schéma de libéralisation des échanges de la CEDEAO garantit la libre circulation des biens. En pratique, la multiplication des prélèvements et des barrières administratives limite l’effectivité de cette intégration.
Le plaidoyer de l’ORO/AOC pour un prélèvement unique couvrant l’ensemble du corridor — plutôt qu’une succession de taxes à l’origine, en transit et à destination — s’inscrit dans une logique d’harmonisation fiscale régionale. Cette proposition rejoint les analyses de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies, qui estime que la réduction des barrières non tarifaires pourrait accroître significativement le commerce intra-africain, actuellement inférieur à 20 % du commerce total du continent.
Pourquoi est-ce important ?
L’enjeu dépasse la filière oignon. Il touche à la sécurité alimentaire, à la compétitivité agricole et à la souveraineté économique de l’Afrique de l’Ouest. Lorsque des produits cultivés à quelques centaines de kilomètres deviennent plus chers que des importations venues d’Europe, cela révèle une inefficacité systémique. Ces surcoûts se répercutent sur les prix alimentaires, alimentent l’inflation et exercent une pression sur les devises, puisque les importations extra-africaines nécessitent des paiements en euros ou en dollars.
Pour les économies ouest-africaines, renforcer le commerce intra-régional signifie réduire la dépendance extérieure, stabiliser les revenus agricoles et consolider les chaînes de valeur locales. Les efforts actuels, modernisation des infrastructures de stockage, facilitation douanière, plaidoyer pour l’harmonisation fiscale, vont dans ce sens, mais nécessitent une coordination politique forte.
À l’heure où la ZLECAf ambitionne de créer un marché continental intégré, la filière oignon offre un cas d’école. Si l’Afrique de l’Ouest parvient à résoudre les distorsions qui affectent ce produit stratégique, elle démontrera que l’intégration économique peut devenir une réalité concrète pour les producteurs, les commerçants et les consommateurs.