Marché de Ganhi : le Bénin joue la carte de la transformation de son économie primaire
24 juillet 2026

Marché de Ganhi : le Bénin joue la carte de la transformation de son économie primaire

Par Timothée Adjogla

Les points clés :

  • Le marché de Ganhi est devenu l’un des symboles de la modernisation commerciale de Cotonou.
  • Derrière les 35 marchés modernes du programme gouvernemental se joue une bataille plus stratégique : mieux connecter la production agricole aux consommateurs.
  • Pour transformer durablement son économie primaire, le Bénin devra désormais faire des marchés modernes des maillons d’une véritable chaîne de valeur, de la production à la consommation.

À Cotonou, le marché de Ganhi ne raconte pas seulement une histoire d'architecture. Il raconte une transformation économique en cours. Depuis son ouverture au public, ce nouvel équipement marchand matérialise l'ambition du Bénin de remodeler ses infrastructures commerciales et, au-delà, de mieux organiser les circuits d'échanges dans un pays où les marchés occupent une place centrale dans la vie économique et sociale. Le projet s'inscrit dans un programme beaucoup plus vaste. Le gouvernement béninois a engagé la construction d'un réseau de 35 marchés urbains et régionaux, lancé dans le cadre du Programme d'Actions du Gouvernement. Selon les informations officielles disponibles, ces infrastructures doivent offrir des espaces de vente mieux aménagés, améliorer les conditions de travail et renforcer l'assainissement et la sécurité des usagers. Le marché de Ganhi fait partie de cette nouvelle génération d'équipements marchands.

Le projet architectural, réalisé avec la participation de l'agence Arte Charpentier et de son partenaire local CASA ARCHI, illustre cette volonté de passer d'un commerce informel dispersé à une organisation plus structurée. Arte Charpentier indique avoir été associée à la construction, à la modernisation et à l'extension d'un réseau de 35 marchés, dont 29 lui ont été confiés, dans 11 communes. L'agence précise également que le marché de Ganhi a été livré en décembre 2024, tandis que d'autres publications situent son ouverture au public en février 2025. Cette différence de calendrier semble donc renvoyer à deux étapes distinctes, celle de la livraison de l'ouvrage et celle de sa mise en service.

L'intérêt économique de Ganhi commence précisément là où s'arrête la simple lecture architecturale du projet. Un marché moderne n'est pas uniquement un bâtiment destiné à accueillir des commerçants. C'est un point de rencontre entre l'offre et la demande, un lieu de formation des prix, un espace de circulation des produits et, dans le cas des denrées alimentaires, l'un des derniers maillons d'une chaîne qui commence souvent plusieurs centaines de kilomètres plus loin, dans les exploitations agricoles. C'est ici que la question de l'économie primaire devient centrale.

Le Bénin dispose d'une base agricole importante et continue de chercher à accroître la productivité et la transformation de ses filières. La Banque mondiale estime que la croissance du pays devrait rester soutenue, notamment grâce aux investissements et à l'expansion de la zone industrielle de Glo-Djigbé, tout en soulignant que l'agriculture conserve une place importante dans l'économie. L'institution insiste également sur la nécessité d'adapter le secteur agricole au changement climatique et d'investir dans les ressources en eau, les infrastructures et la résilience.

Le paradoxe est donc le suivant : le Bénin investit dans des infrastructures urbaines modernes capables de mieux accueillir les marchandises, alors que la performance future de ces marchés dépendra aussi de la capacité du pays à produire suffisamment, à transformer davantage localement et à acheminer les produits dans de bonnes conditions. Autrement dit, le marché moderne ne peut être performant que si l'économie qui l'alimente l'est également.

À Ganhi, la diversité annoncée des activités, produits alimentaires, textile, artisanat et restauration, traduit cette vocation de plateforme commerciale multifonctionnelle. Mais l'enjeu économique le plus stratégique se situe probablement du côté des produits issus de l'économie primaire. Les fruits, les légumes, les céréales, les produits halieutiques et les autres denrées agricoles constituent une passerelle directe entre les producteurs ruraux et les consommateurs urbains.

Le véritable défi consiste donc à faire du marché un instrument de structuration de cette relation. Un producteur qui dispose d'un débouché régulier, d'une chaîne logistique fiable et d'un accès à l'information sur les prix est en meilleure position pour investir, produire et améliorer ses revenus. À l'inverse, une agriculture qui produit sans disposer de circuits de commercialisation efficaces reste exposée aux pertes post-récolte, aux fluctuations de prix et à une faible valorisation de sa production. Le programme de modernisation des marchés peut ainsi prendre une dimension beaucoup plus large que celle de l'aménagement urbain. Il peut contribuer à construire progressivement une architecture économique reliant les zones de production aux pôles de consommation.

Le financement additionnel de 150 millions de dollars approuvé par la Banque mondiale en 2024 pour le PACOFIDE montre d'ailleurs que la compétitivité des chaînes de valeur agroalimentaires constitue déjà un axe stratégique. Le projet cible notamment l'amélioration de la productivité, la sécurité alimentaire, les infrastructures hydroagricoles, les intrants, les technologies de production et les services de conseil agricole. L'objectif est précisément de renforcer les segments en amont et en aval des chaînes de valeur. Cette logique permet de comprendre pourquoi un marché comme Ganhi peut devenir un élément d'une politique économique plus ambitieuse. Si les investissements agricoles, les infrastructures de stockage, les routes rurales, les plateformes logistiques et les marchés urbains avancent de manière coordonnée, le pays peut progressivement passer d'une économie où les produits agricoles sont simplement vendus à une économie où ils sont mieux valorisés.

Le gain potentiel ne se situe alors plus seulement dans le commerce de détail. Il se trouve dans l'ensemble de la chaîne : production, collecte, stockage, transport, transformation, distribution et consommation. Cette approche est d'autant plus importante que le Bénin cherche simultanément à industrialiser son économie. La stratégie autour de la zone industrielle de Glo-Djigbé illustre cette volonté de rapprocher la production industrielle des ressources locales. Dans le cas du coton, par exemple, la logique consiste à ne plus se limiter à l'exportation de la matière première, mais à développer progressivement sa transformation. Cette même philosophie pourrait être appliquée à d'autres filières agricoles, à condition de développer des infrastructures et des entreprises capables de transformer localement les productions.

Le marché de Ganhi devient alors intéressant par sa position dans cet écosystème. Il ne produit pas la matière première. Il ne transforme pas directement les récoltes. Mais il constitue potentiellement un point de sortie pour les produits agricoles et alimentaires destinés à la consommation urbaine. L'enjeu est donc de créer un continuum entre les territoires agricoles et les villes. Sur le plan architectural, le projet présente plusieurs caractéristiques qui peuvent également avoir des implications économiques. La conception privilégie la ventilation naturelle, la lumière passive, une structure modulaire et l'utilisation de matériaux locaux, notamment la brique. Arte Charpentier présente le projet comme une réalisation intégrant des principes bioclimatiques et valorisant les ressources et savoir-faire locaux. La conception en trame régulière, la modularité des espaces et l'organisation différenciée des circulations peuvent également faciliter l'adaptation du marché aux évolutions du commerce. C'est un point important dans une économie où les besoins des commerçants ne sont pas figés.

Mais la modernisation physique ne garantit pas automatiquement la modernisation économique. La question de la gestion sera déterminante. En juillet 2025, l'Agence nationale de gestion des marchés, l'ANaGeM, a précisé les modalités de redevance applicables dans les marchés modernes. Pour les marchés urbains de Cotonou, dont Ganhi, la redevance mensuelle annoncée était de 18 000 FCFA pour les étals de produits divers, 21 000 FCFA pour les bouchers et poissonniers, avec des tarifs spécifiques pour les écailleurs et déplumeurs. L'eau, l'électricité, le nettoyage, la sécurité et l'assurance étaient annoncés comme inclus dans les redevances.

Ces chiffres ne sont pas anecdotiques. Ils posent la question de l'équilibre économique de ces nouvelles infrastructures. Pour qu'un marché moderne remplisse sa mission, il doit rester accessible aux petits commerçants tout en générant suffisamment de ressources pour assurer son entretien et sa pérennité. La modernisation doit donc éviter de créer une fracture entre les infrastructures et les acteurs économiques qui les utilisent. Cette question est particulièrement sensible pour les vendeurs de produits agricoles. Le commerce des denrées alimentaires repose souvent sur des marges limitées et une forte rotation des stocks. L'accès à un espace moderne, sécurisé et propre peut améliorer les conditions de travail, mais les coûts d'occupation, de transport et d'approvisionnement doivent rester compatibles avec la réalité économique des petits acteurs.

C'est ici que l'économie primaire retrouve toute son importance. Si le Bénin veut faire de ses marchés modernes des moteurs de développement, il lui faudra aller plus loin que la construction des bâtiments. Il faudra connecter ces infrastructures aux bassins agricoles, améliorer les systèmes de collecte, développer le stockage et la chaîne du froid, renforcer la logistique et favoriser les contrats entre producteurs, grossistes, transformateurs et distributeurs. La modernisation des marchés pourrait alors devenir le dernier maillon visible d'une réforme beaucoup plus profonde : celle de l'organisation des chaînes de valeur.

Le changement climatique renforce encore cette nécessité. La Banque mondiale estime que, sans adaptation supplémentaire, les pertes économiques liées au changement climatique pourraient devenir considérables pour le Bénin et insiste sur l'importance de renforcer la résilience agricole, de protéger les ressources en eau et d'améliorer la résilience des infrastructures. Dans ce contexte, l'architecture bioclimatique de Ganhi est intéressante, mais elle ne doit pas être considérée comme une fin en soi. La vraie question est de savoir si cette logique de résilience peut être étendue à l'ensemble de la chaîne alimentaire. Produire malgré les chocs climatiques, stocker les récoltes, les transporter, les conserver et les commercialiser dans de bonnes conditions : c'est cette chaîne complète qui déterminera la résilience économique du pays.

Le Bénin pourrait ainsi tirer parti de ses investissements dans les infrastructures marchandes pour construire un modèle de développement articulé autour de trois niveaux. À la base, une économie primaire plus productive, diversifiée et résiliente. Au milieu, des activités de transformation capables d'augmenter la valeur ajoutée locale. En aval, des infrastructures commerciales et logistiques modernes capables de rapprocher les produits des consommateurs.

Ganhi représente aujourd'hui le troisième niveau. La prochaine étape sera de consolider les deux premiers. Car un marché moderne rempli de produits importés ne produit pas le même effet économique qu'un marché moderne alimenté par une agriculture locale compétitive, une industrie agroalimentaire dynamique et des réseaux de distribution efficaces. Dans le premier cas, l'infrastructure facilite le commerce. Dans le second, elle participe à la création de valeur nationale. C'est probablement à cette aune que la politique des 35 marchés devra être évaluée dans les prochaines années.

Pourquoi est-ce important ?

Le marché urbain de Ganhi est bien plus qu'un nouvel équipement commercial au cœur de Cotonou. Il symbolise une mutation de la ville et une volonté de professionnaliser les espaces d'échanges. Mais son véritable impact économique dépendra de sa capacité à s'insérer dans une stratégie plus large de développement. Le Bénin dispose déjà d'une politique de modernisation des infrastructures marchandes, d'investissements dans les chaînes de valeur agricoles et d'une ambition industrielle portée notamment par la transformation locale des matières premières. La cohérence entre ces trois dynamiques sera déterminante.

L'avenir ne se jouera donc pas seulement dans les marchés modernes, mais dans leur connexion avec les campagnes, les zones de production, les unités de transformation et les réseaux logistiques. La priorité devrait être de faire de l'économie primaire le socle d'une chaîne de valeur intégrée : produire localement, transformer davantage, transporter mieux et vendre dans de meilleures conditions. À terme, la réussite de Ganhi et des autres marchés modernes pourrait ainsi se mesurer à une question simple : combien de valeur ajoutée ces infrastructures permettent-elles de conserver au Bénin ?

Si elles contribuent à mieux rémunérer les producteurs, à réduire les pertes alimentaires, à favoriser la transformation locale, à créer des emplois et à rapprocher durablement l'offre agricole de la demande urbaine, alors la modernisation des marchés dépassera largement le cadre de l'urbanisme. Elle deviendra un véritable instrument de politique économique. Le prochain grand chantier du Bénin n'est donc peut-être plus seulement de construire des marchés modernes. C'est de construire, autour de ces marchés, une économie productive capable de les alimenter durablement.

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