Les points clés :
Le Sénégal veut franchir un nouveau cap dans sa stratégie numérique. Le ministère des Télécommunications et du Numérique a signé, mardi 6 octobre 2026 à Dakar, une convention de partenariat de près de 88 milliards FCFA, soit environ 150 millions de dollars, avec le Conseil mondial pour l’investissement et les affaires en Afrique (CMIA) et l’entreprise indienne Blue Cloud Softech Solutions. L’accord s’inscrit dans le programme 8 du New Deal Technologique, baptisé Sénégal Digital Factory, consacré à l’émergence d’une industrie numérique capable de produire localement des solutions et équipements technologiques.
Le montant annoncé dans le texte initial est de 151 millions de dollars, tandis que l’Agence de presse sénégalaise (APS) fait état de 150 millions de dollars. Cette légère différence n’altère pas l’ordre de grandeur de l’engagement, évalué à près de 88 milliards FCFA. Le partenariat doit porter notamment sur l’assemblage, le contrôle qualité, la fourniture d’accessoires, la certification et la propriété intellectuelle.
L’enjeu dépasse donc la simple digitalisation des services publics. Le Sénégal cherche à déplacer progressivement le centre de gravité de son économie numérique : passer d’un marché qui consomme essentiellement des technologies importées à un écosystème capable d’en concevoir, assembler, développer, sécuriser et, à terme, exporter.
Le chiffre qui justifie cette ambition est particulièrement révélateur. Selon Roger Thiam, directeur de l’Économie numérique et des Partenariats, les importations sénégalaises de matériel informatique atteignent environ 419 milliards FCFA par an. « Le marché existe, la demande est forte », a-t-il souligné, estimant que l’enjeu consiste désormais à faire en sorte qu’une partie de cette valeur soit produite directement au Sénégal.
Le Sénégal Digital Factory doit précisément répondre à cette équation. Le programme prévoit de développer une capacité locale de production de dispositifs électroniques et de passer « de l’idée au produit », tout en mobilisant quelque 200 startups. L’ambition est ainsi de rapprocher recherche, innovation, entrepreneuriat et production industrielle, au lieu de maintenir ces activités dans des chaînes séparées.
Cette orientation correspond à la stratégie globale du New Deal Technologique, lancé dans le cadre de la Vision Sénégal 2050. Le Digital Master Plan associé à cette stratégie s’étend sur 10 ans, avec 12 programmes et 50 projets prioritaires, pour un coût global annoncé de 1 105 milliards FCFA. Les quatre grands axes sont la souveraineté numérique, la digitalisation des services publics, le développement de l’économie numérique et le leadership africain dans le numérique.
À l’horizon 2034, le Sénégal vise notamment plus de 500 startups technologiques labellisées, 100 000 diplômés du numérique, 150 000 emplois directs, 200 000 emplois indirects, plus de 95 % d’entreprises ayant atteint leur maturité digitale, 5 000 experts du numérique certifiés chaque année, ainsi qu’une contribution du numérique pouvant atteindre 15 % du PIB. Le pays ambitionne également de se classer parmi les trois premiers pays africains pour l’exportation de services numériques.
Dans ce dispositif, Sénégal Digital Factory doit donc jouer un rôle industriel. Il ne s’agit plus seulement d’améliorer la connectivité ou de mettre des démarches administratives en ligne, mais de créer les conditions permettant à des entreprises locales de participer à la production de la technologie elle-même.
Le directeur général de Blue Cloud Softech Solutions, Chandrasekhar Mudraganam, a réaffirmé la disponibilité de son entreprise à accompagner l’entrepreneuriat local à travers l’innovation, les solutions fondées sur l’intelligence artificielle, la transformation numérique et la croissance durable. Dans cette logique, le partenariat doit favoriser le transfert de technologies et de compétences vers l’écosystème sénégalais.
Pour Idrissa Doucouré, président du Conseil mondial pour l’investissement et les affaires en Afrique, la convention constitue une occasion de connecter les écosystèmes locaux, régionaux et internationaux. Son organisation entend notamment mettre à disposition son réseau et son expertise dans la mobilisation de capitaux privés afin d’attirer des investissements structurants et de favoriser le transfert de compétences.
Le projet s’inscrit déjà dans un mouvement de montée en puissance de la production locale. Quelques jours avant la signature, le ministère des Télécommunications et du Numérique avait visité une unité d’assemblage local d’ordinateurs de SunuCorp, présentée comme une illustration des capacités industrielles que le Sénégal souhaite intégrer à la composante « Industrie manufacturière » du programme 8. Les activités observées couvrent notamment l’assemblage, l’installation, la configuration, les tests et les bonnes pratiques en matière de cybersécurité.
La stratégie comporte toutefois un défi de taille : transformer une enveloppe annoncée de près de 88 milliards FCFA en véritable capacité industrielle. L’argent ne suffit pas à créer une industrie technologique compétitive. Il faudra également des compétences, des infrastructures, une énergie fiable, un accès au financement, des marchés, des normes de qualité et surtout une demande suffisamment importante pour permettre aux entreprises locales d’atteindre une taille critique.
Le gouvernement sénégalais en est d’ailleurs conscient. En juin 2026, le président Bassirou Diomaye Faye avait demandé une évaluation approfondie de l’état d’exécution des différents programmes, projets et réformes du secteur numérique. Il avait également insisté sur l’accès généralisé et équitable à internet, la protection des données et la sécurisation des infrastructures et systèmes d’information sensibles.
La question de la souveraineté numérique devient ainsi centrale. Produire davantage d’équipements et de solutions au Sénégal permettrait de retenir une partie de la valeur actuellement captée par les importations, mais aussi de mieux maîtriser certaines technologies stratégiques. Le New Deal Technologique prévoit d’ailleurs le développement d’infrastructures telles que les data centers, le cloud souverain et des capacités avancées de calcul, avec l’ambition de conserver les données sensibles sur le territoire national.
Pour autant, l’objectif ne sera atteint que si le Sénégal parvient à dépasser le simple assemblage. La véritable rupture économique se situera dans la capacité à concevoir localement des produits, à détenir de la propriété intellectuelle, à développer des logiciels et des composants, à protéger les technologies et à vendre les solutions produites au-delà du marché national.
C’est précisément ce passage de l’assemblage à la création de valeur technologique qui permettra de mesurer la portée réelle de Sénégal Digital Factory. Avec un marché intérieur suffisamment important pour absorber une partie de la production et une position géographique qui peut servir de relais vers l’Afrique de l’Ouest, Dakar cherche à construire un écosystème capable de rayonner au-delà de ses frontières.
Pourquoi c’est important ?
Le véritable enjeu de cette convention de près de 88 milliards FCFA n’est pas uniquement de financer de nouveaux équipements numériques. Il est de savoir si le Sénégal peut récupérer une partie des 419 milliards FCFA dépensés chaque année pour importer du matériel informatique et transformer cette demande en activité industrielle locale. Si le pari fonctionne, la Digital Factory pourrait contribuer à créer des entreprises, des emplois, des compétences et de la propriété intellectuelle sénégalaises. Si elle reste cantonnée à l’importation et à l’assemblage de technologies conçues ailleurs, la dépendance changera de forme sans véritablement disparaître.
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