Crise café-cacao au Togo : pourquoi les prix s’effondrent et comment sauver les filières stratégiques
Les points clés :
La chute spectaculaire des cours internationaux du cacao et du café fragilise durablement les producteurs togolais.
Les stocks invendus s’accumulent et la chaîne de valeur est paralysée par l’incapacité à vendre sans pertes.
Des réglementations internationales, le climat et la faiblesse des mesures de protection menacent l’avenir des filières locales.
Le Comité de Coordination pour les Filières Café et Cacao (CCFCC) a convoqué à Lomé une réunion urgente pour faire face à une crise qui menace l’un des piliers historiques de l’agriculture togolaise. L’effondrement des prix internationaux du cacao et du café, deux cultures vivrières à fort impact social et économique, a mis les producteurs dans une situation périlleuse, amplifiant les vulnérabilités d’une chaîne de valeur déjà fragile.
Le prix du cacao, qui avait connu une flambée exceptionnelle ces dernières années, a plongé de manière vertigineuse. Après des niveaux autour de 6 000 francs CFA le kilo, il a chuté successivement à 5 000, 4 000, 3 000 et aujourd’hui près de 2 000 francs CFA, voire moins, selon le secrétaire général du CCFCC, Enselme Gouthon. Cette tendance baissière s’explique par la réaction des pays acheteurs qui, surpris par la hausse initiale, ont rapidement réajusté leurs stratégies commerciales, contribuant ainsi à une baisse généralisée des cours sur les marchés mondiaux.
Cette chute des cours ne se limite pas au Togo. Sur les marchés internationaux, les prix du cacao ont reculé de façon significative après avoir atteint des records historiques. Par exemple, les prix à terme ont dépassé les 13 000 dollars la tonne fin 2024, pour ensuite retomber sous les 7 000 dollars en 2025, un niveau technique clé influencé par des prévisions d’amélioration de l’offre et une demande qui s’essouffle.
Les données de la Plateforme Ivoirienne pour le Cacao Durable montrent que les prix moyens du cacao ont oscillé entre 5 500 et 5 800 euros la tonne sur la campagne récente, ce qui conduit à des prix protégés bord champ estimés entre 2 500 et 3 000 FCFA, loin des niveaux élevés des dernières années.
Le café, bien que légèrement moins touché, n’est pas en reste. Les marchés mondiaux ont connu une volatilité importante des cours du café ces derniers mois, avec des prix très élevés fin 2024 puis une tendance à la stabilisation ou à la baisse en 2025 et 2026, en lien avec les conditions climatiques et l’évolution de l’offre.
Le contexte externe n’est pas le seul facteur de pression sur la filière. Les réglementations internationales, en particulier européennes, jouent un rôle croissant dans les perspectives du marché. La Réglementation sur les produits sans déforestation de l’Union européenne (EUDR) impose aux importateurs de prouver que les produits agricoles, cacao inclus, n’ont pas contribué à la déforestation après 2020, sous peine de sanctions. Cette exigence pèse particulièrement sur les chaînes d’approvisionnement complexes comme celles du cacao africain, où la traçabilité des parcelles reste un défi.
Cette réglementation, bien qu’encore partiellement mise en œuvre ou retardée, a incité les acteurs mondiaux à revoir leurs pratiques d’achat, augmentant les coûts de conformité et ralentissant les achats sur les marchés internationaux. Dans ce contexte, la chute des prix n’est pas seulement la conséquence d’un excédent d’offre ou d’une modification de la demande : elle reflète aussi une recomposition profonde des normes commerciales mondiales, où les marchés africains peinent à satisfaire aux exigences de traçabilité et de durabilité imposées par les principales zones d’importation, comme l’Union européenne.
Pour le Togo, ces évolutions se traduisent par une situation inédite de stocks invendus, estimés à plus de 1 500 tonnes de café et de cacao, détenus par producteurs, acheteurs et exportateurs ensemble. Cette accumulation résulte directement de l’effondrement des prix : personne ne souhaite vendre à perte, ce qui conduit à une immobilisation prolongée des produits sur le marché local. Les producteurs, souvent aux moyens modestes et déjà fragilisés par l’investissement nécessaire à la culture, récolte et séchage, se retrouvent sans débouchés rémunérateurs et dans l’incapacité de réaliser des revenus essentiels pour leurs exploitations et leurs familles.
La situation des producteurs togolais illustre un phénomène observé à plus grande échelle en Afrique de l’Ouest, où les déficits de production (dus à un climat changeant, à des maladies des plantes et au vieillissement des plantations) et la volatilité des marchés ont lourdement pesé sur les revenus agricoles. Dans les pays voisins comme la Côte d’Ivoire, principale source mondiale de cacao, des gouvernements ont dû intervenir pour acheter des stocks invendus afin de maintenir les flux d’exportation et assurer une rémunération minimale aux planteurs après une chute des prix mondiaux.
Au Togo, alors que le marché est libéralisé, il reste structuré autour d’associations de producteurs, d’acheteurs, d’exportateurs et de transformateurs, ce qui offre un cadre de concertation plus formel pour aborder les difficultés. Cette organisation permet au CCFCC de rassembler les acteurs et de chercher des solutions collectives, notamment en appelant à une vente progressive des stocks plutôt qu’à une liquidation immédiate qui accentuerait encore la baisse des prix.
Face à ces défis, le Comité insiste également sur l’importance de renforcer la communication sur les tendances du marché et d’aider les acteurs à développer des stratégies de vente plus adaptées, comme le recours à des contrats à terme, à des mécanismes de stockage rémunérés ou à des certifications garantissant des prix minimaux, telles que celles proposées par des initiatives internationales. En effet, des systèmes comme le prix minimum Fairtrade, qui augmente ses planchers pour certains marchés d’Afrique de l’Ouest en 2026, visent à offrir un filet de sécurité aux producteurs lorsqu’un effondrement des cours se produit.
Dans cette optique, certains pays voisins ont déjà commencé à explorer des mécanismes de prix garantis, de soutien public aux stocks ou de financement de mesures d’adaptation pour amortir l’impact des fluctuations de prix. La réduction de la dépendance aux importations de produits semi-transformés ou la valorisation locale des matières premières sont également des pistes explorées à l’échelle régionale pour réduire l’exposition aux marchés mondiaux.
Pourquoi est-ce important ?
La crise du café et du cacao au Togo ne se limite pas à une simple baisse des prix : elle révèle la vulnérabilité structurelle des filières agricoles ouest-africaines face à des marchés internationaux de plus en plus exigeants et à des facteurs climatiques instables. Dans une région où l’agriculture représente une part substantielle du PIB rural et emploie une majorité de la population active, l’effondrement des cours peut entraîner une perte de revenus significative pour des millions de petits producteurs, accroître la pauvreté rurale et fragiliser les économies locales.
Les conséquences vont au-delà des revenus individuels : elles pèsent sur la sécurité alimentaire, la stabilité sociale et la capacité des États à investir dans des infrastructures rurales essentielles. Les réponses à ces défis exigent des approches intégrées combinant des politiques agricoles adaptées, des mécanismes de protection des revenus des producteurs, l’amélioration des pratiques culturales face au changement climatique et une meilleure intégration des normes environnementales dans les chaînes d’approvisionnement.
Pour les pays ouest-africains comme le Togo, la Côte d’Ivoire ou le Ghana, la capacité à naviguer cette crise déterminera non seulement la viabilité économique de leurs filières d’exportation, mais aussi la résilience globale de leurs économies rurales dans un contexte de transformation profonde des marchés mondiaux.