Handicap & emploi en Afrique : inclusion en marche mais marginalisation persistante d’une main-d’œuvre oubliée
Les points clés :
Malgré une jeunesse dynamique, moins de 20 % des personnes handicapées en Afrique ont un emploi rémunéré, révélant une exclusion persistante du marché du travail.
Des initiatives publiques, privées et associatives commencent à émerger pour promouvoir l’inclusion professionnelle, de la Tanzanie au Bénin en passant par le Maroc.
L’accès réel à des formations adaptées, à un environnement professionnel accessible et à des politiques inclusives reste un défi majeur à lever pour transformer les avancées en résultats concrets.
L’Afrique, continent à la démographie jeune et en pleine transformation économique, fait face à une contradiction profonde : un dynamisme des marchés du travail qui ne s’accompagne pas d’une intégration équitable des personnes en situation de handicap. Alors que ce segment représente une part non négligeable de la population, environ 16 % à l’échelle mondiale selon l’Organisation des Nations unies, il continue d’être disproportionnellement exclu des opportunités d’emploi décent.
Dans plusieurs pays africains, l’enjeu de l’inclusion professionnelle des personnes handicapées est devenu un sujet de débat et d’action collective. Au Bénin, par exemple, l’Université d’Abomey-Calavi a organisé, en novembre 2025, une session dédiée à l’employabilité des diplômés handicapés dans le cadre du Salon de l’Emploi, reflétant une volonté de faire dialoguer les institutions éducatives, les autorités de l’emploi et les employeurs autour de la transition vers un marché du travail plus inclusif.
Cette approche n’est pas un cas isolé : l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) y avait précédemment mis en œuvre une formation visant à renforcer les capacités des professionnels de l’emploi à mieux accompagner les candidats handicapés, un signe d’évolution des pratiques administratives vers une reconnaissance plus systématique des besoins spécifiques de cette population.
En Afrique de l’Est, la Tanzanie illustre un autre modèle d’engagement. Un partenariat entre le National Business and Disability Network, l’Association des employeurs et l’ONG Sightsavers, soutenu par l’Organisation internationale du Travail (OIT), vise à introduire des politiques inclusives directement dans les pratiques des entreprises. L’objectif va au-delà des déclarations de principe : il s’agit d’intégrer des politiques d’emploi inclusives dans les processus de recrutement, de gestion de carrière et l’aménagement des conditions de travail, afin de transformer les obligations en actes concrets.
En Afrique du Nord, le Maroc a aussi mis en place des conventions avec des chaînes de distribution pour favoriser l’embauche de personnes en situation de handicap mental, démontrant que les alliances entre secteur public, société civile et entreprises peuvent générer des parcours professionnels durables. Ces actions, bien que récentes, s’inscrivent dans une logique multi-acteurs où chaque partie prenante a un rôle à jouer dans l’inclusion.
Aux côtés des acteurs publics, les organisations internationales et les institutions de financement multiplient les initiatives pour soutenir l’accès à l’emploi des personnes handicapées. Par exemple, l’Agence Française de Développement (AFD) a lancé en septembre 2025 un projet triennal co-financé d’environ 750 000 € visant à renforcer l’accès à des emplois décents pour les personnes handicapées au Bénin, au Sénégal, au Maroc et en Tunisie, en consolidant les synergies entre institutions publiques, employeurs et société civile.
Parallèlement, les programmes d’accompagnement à l’entrepreneuriat et d’équipement professionnel, comme celui soutenu par le PNUD au Togo, démontrent une approche plus large de l’inclusion économique : il ne s’agit pas seulement d’intégrer des personnes dans des emplois salariés, mais aussi de favoriser l’autonomisation par la création d’activités génératrices de revenus. Cette initiative du PNUD a permis de remettre des équipements métier (cordonnerie, couture, etc.) à l’association locale « Mon Handicap Ma Force » pour renforcer l’autonomie économique des personnes handicapées.
Malgré ces signaux encourageants, les défis structurels restent immenses. L’accès à des formations adaptées et à des environnements professionnels physiquement accessibles demeure insuffisant, et de nombreux établissements éducatifs ou lieux de travail continuent d’être inadaptés aux personnes en situation de handicap. À ces contraintes matérielles s’ajoutent des stéréotypes persistants, selon les données de l’Organisation internationale du Travail, dans certains pays en développement, seulement un tiers des personnes handicapées en âge de travailler ont un emploi, et la majorité se retrouvent dans des emplois informels, souvent mal rémunérés et sans protection sociale.
Les données disponibles montrent également qu’en Afrique, moins de 20 % des personnes handicapées ont un emploi rémunéré, un chiffre bien inférieur à celui des populations non handicapées, soulignant l’ampleur des écarts d’accès à l’emploi. L’OIT attire l’attention sur le manque de données ventilées dans de nombreux pays africains, ce qui complique encore l’analyse des exclusions et l’élaboration de politiques ciblées.
L’un des obstacles les plus persistants reste le manque d’accès à des compétences adaptées. L’écart entre les besoins des employeurs et les qualifications des personnes handicapées est souvent aggravé par l’absence de programmes éducatifs inclusifs et de structures de formation professionnelle adaptées, renforçant un cercle vicieux d’exclusion.
Pourquoi est-ce important ?
L’inclusion professionnelle des personnes en situation de handicap n’est pas seulement une question de justice sociale : elle représente un enjeu économique majeur pour l’Afrique. Une partie significative de la population est tenue à l’écart du marché du travail formel, une situation qui freine non seulement l’épanouissement individuel mais aussi la croissance économique globale, car elle prive les économies africaines de talents, de diversité de compétences et d’innovations potentielles.
Les initiatives actuelles, bien qu’encourageantes, restent marginales et limitées dans leur portée institutionnelle et géographique. Pour transformer ces signaux en impact durable, plusieurs leviers doivent être renforcés : des politiques publiques robustes, des formations professionnelles véritablement accessibles, des incitations pour l’embauche inclusive, et une collecte de données fiables sur l’emploi des personnes handicapées. C’est seulement en agissant sur ces dimensions que l’Afrique pourra espérer réduire significativement l’écart d’accès à l’emploi, améliorer la performance de ses marchés du travail et intégrer pleinement un segment de la population qui demeure encore largement marginalisé.
En fin de compte, une plus grande inclusion ne profite pas seulement aux personnes handicapées : elle renforce la résilience économique des pays, améliore la cohésion sociale et contribue à un développement plus juste et durable à travers le continent.