Côte d’Ivoire : vers une révolution de la monétisation des contenus numériques, Faire enfin payer la culture digitale
Les points clés :
La Côte d’Ivoire veut structurer la monétisation des contenus numériques d’ici 2026 pour que les artistes et créateurs locaux soient mieux rémunérés.
La croissance du marché musical numérique en Afrique subsaharienne a dépassé 22 % en 2024, atteignant 110 millions USD et souligne l’urgence économique de cette réforme.
Les autorités ivoiriennes ont engagé des discussions avec la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA) pour concevoir un cadre juridique et réglementaire adapté.
La Côte d’Ivoire est en train d’anticiper un tournant dans la manière dont la culture et les contenus numériques peuvent générer de la valeur économique réelle pour leurs créateurs. Malgré leur popularité, de nombreux artistes ivoiriens ne tirent aujourd’hui que très peu des revenus de la diffusion digitale de leurs œuvres. Cette réalité est au cœur d’une initiative publique ambitieuse visant à structurer la monétisation des contenus numériques d’ici à 2026, une démarche portée par le ministère de la Culture et de la Francophonie aux côtés de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA).
Au centre de cette stratégie, il s’agit de mettre en place non seulement un cadre réglementaire mais aussi un système opérationnel efficace de captation et de redistribution des revenus issus du streaming musical, de la vidéo et de contenus audiovisuels numériques produits localement. Ceci implique que les plateformes numériques — qu’elles soient locales ou globales — rémunèrent les artistes selon des règles transparentes et équitables, intégrant mieux les droits d’auteur et les contrats de distribution dans un paysage numérique en pleine évolution.
Cette volonté gouvernementale se déroule dans un contexte où l’économie numérique ivoirienne se développe rapidement, porté par une infrastructure mobile qui, au 1ᵉʳ trimestre 2025, affichait une couverture 4G de 76,88 % du territoire. Les plateformes de streaming comme Boomplay, Spotify, Apple Music ou Deezer gagnent progressivement des parts de marché, mais les modalités de rémunération demeurent très variables, souvent en défaveur des créateurs locaux. Par exemple, un million d’écoutes sur Spotify peut générer environ 1,2 million FCFA (environ 2 155 USD) pour les ayants droit, une somme qui semble importante mais qui reste loin de refléter la valeur réelle créée par le public numérique.
Ces chiffres s’inscrivent dans une tendance continentale bien plus large. Selon le Global Music Report 2025 de la Fédération internationale de l’industrie phonographique (IFPI), les revenus de la musique enregistrée en Afrique subsaharienne ont augmenté de 22,6 % en 2024, atteignant pour la première fois 110 millions USD, une croissance beaucoup plus rapide que la moyenne mondiale de 4,8 % sur la même période. Ce succès est largement tiré par l’essor du streaming, qui représente aujourd’hui près de 67 % des revenus mondiaux du secteur et constitue un moteur de croissance majeur.
Pourtant, malgré cette trajectoire positive, de nombreux artistes africains font face à ce que certains spécialistes appellent une “pénalité géographique” dans les paiements de streaming : les revenus perçus par stream en Afrique restent nettement inférieurs à ceux générés dans les marchés nord-américains ou européens, même lorsque le contenu est populaire.
Cette situation reflète une mise en tension entre une audience numérique en pleine expansion et un modèle économique qui ne redistribue pas encore de manière satisfaisante les gains de la consommation digitale aux créateurs eux-mêmes. C’est précisément ce hiatus que souhaite corriger l’initiative ivoirienne, en créant un écosystème plus juste et plus transparent, capable de retenir une plus grande part de la valeur produite sur place pour en faire bénéficier artistes, producteurs et ayants droit.
Les discussions entre le ministère de la Culture, la HACA et les grandes maisons de production comme Universal Music Africa, Warner Music Afrique Francophone et Sony Music Afrique Francophone montrent la volonté d’associer toutes les parties prenantes à l’élaboration de ce cadre.
Au-delà de la musique, la réforme ivoirienne pourrait aussi s’étendre à d’autres formes de contenus numériques, tels que les vidéos en ligne, les podcasts, ou même les jeux créatifs, qui font partie intégrante d’une économie créative numérique en pleine émergence sur le continent africain.
Pourquoi est-ce important ?
L’enjeu de la monétisation des contenus numériques dépasse largement la seule sphère culturelle : il touche au développement économique global du pays et de la région ouest-africaine. En structurant un cadre qui assure une rémunération équitable des artistes et créateurs locaux, la Côte d’Ivoire reconnaît l’économie créative numérique comme un secteur stratégique de croissance. Ce secteur, déjà en forte expansion, bénéficie à la fois de la hausse des revenus du streaming et de l’élargissement de l’accès à Internet mobile.
Sur le plan économique, une meilleure rémunération des acteurs culturels peut stimuler l’investissement dans la production locale de contenus, favoriser la professionnalisation des industries créatives, et générer une source durable de revenus pour des milliers de jeunes talents. Cela contribue à diversifier une économie ivoirienne et ouest-africaine traditionnellement dépendante d’autres secteurs comme l’agriculture ou les matières premières, en lui donnant une assise plus forte dans le numérique et les technologies créatives.
Sur le plan social, garantir une juste redistribution des revenus numériques peut aussi renforcer l’inclusion économique, améliorer le niveau de vie des artistes et encourager davantage de jeunes à considérer les secteurs créatifs comme des carrières viables et rémunératrices.
Enfin, cette initiative pourrait servir de modèle régional pour d’autres pays d’Afrique francophone et subsaharienne, face aux défis similaires de monétisation numérique, en catalysant des politiques publiques coordonnées fondées sur les expériences concrètes de succès et les obstacles rencontrés. Dans un monde où la culture digitale devient un vecteur de croissance et d’influence internationale, la mise en place d’un cadre équitable de monétisation au Togo, au Ghana, au Sénégal ou au Nigeria pourrait constituer une étape essentielle vers une économie numérique africaine plus autonome et prospère.