Togo : face au double fardeau nutritionnel, les légumineuses peuvent-elles devenir le nouveau moteur économique et sanitaire de l’Afrique de l’Ouest ?
Les points clés :
La transition nutritionnelle s’accélère au Togo et dans toute l’Afrique subsaharienne, avec une montée rapide des maladies non transmissibles.
Les légumineuses apparaissent comme un levier stratégique à la fois sanitaire, agricole et climatique.
Leur revalorisation pourrait renforcer la sécurité alimentaire et la résilience économique ouest-africaine.
Au Togo, le débat sur la nutrition n’est plus seulement sanitaire. Il devient économique, agricole et stratégique. Le webinaire organisé le 7 février par le Réseau des Journalistes Scientifiques d’Afrique Francophone (RJSAF) sur le thème « Quelle place pour ces légumineuses négligées dans notre alimentation et notre santé ? » intervient dans un contexte marqué par une transformation rapide des habitudes alimentaires et une montée préoccupante des maladies non transmissibles.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les maladies non transmissibles représentent désormais près de 37 % des décès en Afrique, une proportion en hausse constante au cours des deux dernières décennies. Les maladies cardiovasculaires, le diabète et l’hypertension artérielle progressent particulièrement vite dans les zones urbaines d’Afrique de l’Ouest.
Le Togo n’échappe pas à cette dynamique. La Banque mondiale souligne dans son profil sanitaire pays que la transition nutritionnelle se traduit par une coexistence de la sous-nutrition et d’une augmentation du surpoids et de l’obésité, notamment en milieu urbain.
Cette mutation alimentaire s’inscrit dans une transformation économique plus large. L’urbanisation rapide, l’essor des produits transformés et l’évolution des modes de vie modifient profondément les régimes traditionnels. Les céréales raffinées, les sucres et les aliments à forte densité énergétique remplacent progressivement des régimes plus riches en fibres et en protéines végétales.
Dans ce contexte, le professeur Émile Amouzou, spécialiste en biochimie et nutrition, a rappelé lors du webinaire que les légumineuses constituent un levier sous-exploité dans les politiques agricoles et nutritionnelles. Historiquement associées aux céréales comme le maïs dans les systèmes alimentaires ouest-africains, elles offrent un profil nutritionnel stratégique.
Les chiffres mondiaux confirment cet intérêt. D’après l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les légumineuses contiennent en moyenne entre 20 % et 25 % de protéines végétales, sont riches en fibres alimentaires et présentent un index glycémique modéré. La FAO souligne également leur rôle clé dans la sécurité alimentaire mondiale, notamment dans son rapport sur les légumineuses publié à l’occasion de l’Année internationale des légumineuses.
Au-delà de la santé publique, l’enjeu est aussi agricole. Les légumineuses ont la capacité de fixer l’azote atmosphérique grâce à une symbiose bactérienne, réduisant le besoin en engrais azotés. Dans un contexte de hausse des prix des intrants agricoles, aggravée par les perturbations mondiales des chaînes d’approvisionnement depuis 2022, cet avantage économique devient décisif.
La FAO estime que l’Afrique subsaharienne reste fortement dépendante des importations d’engrais, ce qui fragilise la rentabilité des exploitations. En réduisant les besoins en intrants chimiques, les légumineuses abaissent les coûts de production et améliorent la fertilité des sols à moyen terme.
Au Togo, l’agriculture représente environ 20 % à 25 % du PIB selon la Banque mondiale, et emploie une part significative de la population active. Toute amélioration de la résilience agricole a donc un impact macroéconomique direct.
L’ingénieur agronome Guenou Tsokem, coordonnateur de l’UROPC-M, a insisté sur la pression climatique croissante. Les rapports du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) montrent que l’Afrique de l’Ouest est particulièrement exposée à la variabilité des précipitations et aux vagues de chaleur. Le sixième rapport d’évaluation du GIEC détaille ces vulnérabilités.
Dans ce contexte, la tolérance relative des légumineuses aux sols pauvres et à la sécheresse représente un atout stratégique. Leur intégration dans les rotations culturales améliore la structure des sols et limite la dégradation des terres, un enjeu majeur pour des économies rurales fragiles.
Sur le plan sanitaire, le Dr Kodjo Kossi Serge a rappelé que l’obésité est désormais reconnue comme une maladie chronique. L’OMS indique que la prévalence du surpoids et de l’obésité a presque triplé dans le monde depuis 1975, y compris en Afrique.
Les légumineuses, riches en fibres solubles et en glucides complexes, contribuent à une meilleure régulation de la glycémie. Plusieurs études synthétisées par la FAO et l’OMS confirment leur rôle dans la prévention du diabète de type 2 et des maladies cardiovasculaires. Elles participent également à la préservation de la masse musculaire chez les personnes âgées, un facteur déterminant pour la productivité et la réduction des coûts de santé publique à long terme.
Le débat dépasse donc la simple question alimentaire. Il touche à la souveraineté économique. L’Afrique de l’Ouest importe encore une part importante de ses produits alimentaires transformés. Selon les données de la Banque mondiale, la facture des importations alimentaires pèse lourdement sur les balances commerciales des pays de la région. Renforcer les filières locales de légumineuses pourrait réduire cette dépendance et créer des chaînes de valeur nationales.
Des initiatives similaires émergent dans plusieurs pays ouest-africains. Au Nigeria et au Sénégal, des programmes soutenus par la FAO et par des instituts de recherche agricole visent à améliorer les rendements du niébé et du pois d’Angole. Ces politiques s’inscrivent dans les stratégies régionales de la CEDEAO pour la sécurité alimentaire.
Le Togo, en misant sur la sensibilisation scientifique à travers des plateformes comme le RJSAF, semble vouloir inscrire la nutrition au cœur d’une approche systémique. Il ne s’agit plus seulement de produire plus, mais de produire mieux, pour mieux nourrir et mieux soigner.
Pourquoi est-ce important ?
La montée des maladies non transmissibles représente un coût économique croissant pour l’Afrique de l’Ouest. Les dépenses de santé liées au diabète et aux maladies cardiovasculaires pèsent sur les budgets publics et sur la productivité du travail. Selon l’OMS, les maladies non transmissibles peuvent freiner la croissance économique en réduisant la participation au marché du travail et en augmentant les dépenses publiques de santé.
Dans le même temps, la vulnérabilité climatique fragilise les systèmes agricoles et menace les revenus ruraux. Revaloriser les légumineuses permet d’agir simultanément sur trois fronts : améliorer la santé publique, réduire les coûts de production agricole et renforcer la résilience climatique.
Pour l’économie ouest-africaine, l’enjeu est stratégique. En intégrant davantage les légumineuses dans les politiques agricoles, nutritionnelles et industrielles, les pays peuvent développer des filières locales de transformation, créer de l’emploi, réduire les importations alimentaires et renforcer leur souveraineté.
Le webinaire du RJSAF illustre une prise de conscience croissante : la nutrition n’est plus un simple sujet de santé publique. Elle devient un pilier de développement économique durable. Pour le Togo et pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, les légumineuses pourraient bien incarner l’un des leviers les plus accessibles et les plus rentables pour concilier croissance, résilience et bien-être collectif.