Uranium : le Niger redéfinit les règles face à Orano et rebat les cartes stratégiques du nucléaire mondial

Les points clés :

  • Le Niger impose une nouvelle doctrine souveraine dans le partage de la production d’uranium après la nationalisation de la Somaïr.

  • Le différend avec Orano intervient dans un contexte mondial de forte hausse des prix du nucléaire.

  • L’issue du bras de fer pourrait transformer durablement l’économie minière ouest-africaine et les rapports entre États africains et multinationales extractives.


Au moment où l’énergie nucléaire revient au centre des stratégies énergétiques mondiales, le Niger s’impose comme l’un des nouveaux épicentres géopolitiques des ressources stratégiques. Le différend opposant Niamey au groupe français Orano suggère bien plus qu’un simple litige industriel. Il marque une rupture profonde dans la gouvernance des ressources naturelles africaines et redéfinit les équilibres économiques entre États producteurs et compagnies internationales.

La déclaration télévisée du président Abdourahamane Tiani, précisant les modalités de partage du stock d’uranium issu de la Société des mines de l’Aïr (Somaïr), constitue une étape décisive dans ce bras de fer engagé depuis la nationalisation du site d’Arlit. Derrière la question technique des volumes produits se joue en réalité une bataille stratégique autour de la souveraineté minière, des revenus publics et du positionnement du Niger dans la nouvelle économie énergétique mondiale.

Une ressource stratégique au cœur de la souveraineté nigérienne

Le Niger figure parmi les principaux producteurs mondiaux d’uranium. Selon les données de la World Nuclear Association, le pays représentait encore près de 5 % de la production mondiale d’uranium avant les turbulences politiques récentes. Depuis le début de l’exploitation industrielle en 1971 dans la région d’Arlit, plus de 80 000 tonnes d’uranium ont été extraites, faisant du minerai nigérien un pilier historique de l’approvisionnement nucléaire européen, notamment français.

Mais pendant des décennies, la question du partage de la valeur ajoutée est restée un sujet sensible. Les autorités nigériennes estiment que la commercialisation historique du minerai n’a pas reflété leur participation réelle au capital des sociétés minières. La nationalisation de la Somaïr s’inscrit donc dans une logique plus large observée sur le continent africain : reprendre le contrôle des ressources stratégiques afin d’accroître les recettes nationales.

Le cœur du différend : 156 tonnes contre des milliers

Selon la position officielle exprimée par Niamey, la part revenant à Orano ne peut être calculée que sur environ 156 tonnes d’uranium produites avant la reprise effective du site par l’État nigérien. Autrement dit, tout uranium extrait après la prise de contrôle serait désormais considéré comme propriété exclusive du Niger. Cette lecture repose sur un principe juridique fondamental du droit minier international : une concession constitue un droit d’exploitation et non un transfert de propriété du sous-sol, lequel demeure souverain.

Les autorités nigériennes rappellent également avoir adressé une mise en demeure à Orano Mining en septembre 2025 pour non-paiement présumé de certaines redevances liées à la concession. Le groupe français conteste fermement cette interprétation et a engagé une procédure auprès du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), institution d’arbitrage dépendant de la Banque mondiale.

Le facteur déterminant : l’explosion mondiale du prix de l’uranium

Le timing du conflit n’est pas anodin. Le marché mondial de l’uranium connaît une transformation majeure. Selon les données de la plateforme spécialisée UxC et relayées par l’Agence internationale de l’énergie atomique, le prix spot est passé de moins de 66 000 dollars la tonne en 2021 à plus de 180 000 dollars fin 2025, soit une multiplication par près de trois.

Cette flambée s’explique par plusieurs facteurs convergents : relance du nucléaire civil en Europe, transition énergétique mondiale, besoins croissants en électricité bas carbone et sécurisation des chaînes d’approvisionnement après la guerre en Ukraine. Dans ce nouveau contexte, chaque tonne d’uranium devient un actif stratégique comparable au pétrole dans les années 1970.

Une redéfinition des rapports entre l’Afrique et les multinationales extractives

Le cas nigérien s’inscrit dans une tendance continentale plus large. Plusieurs États africains cherchent désormais à renégocier les contrats miniers hérités des décennies précédentes afin d’obtenir une part plus importante des revenus extractifs. Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), les industries extractives représentent plus de 70 % des exportations dans plusieurs économies africaines riches en ressources naturelles.

Cependant, la captation locale de la valeur reste limitée lorsque les chaînes commerciales et technologiques sont contrôlées par des opérateurs étrangers. La stratégie nigérienne vise donc à transformer le modèle : passer d’un rôle de fournisseur de matière première à celui d’acteur souverain du marché.

Entre opportunité économique et risque d’isolement financier

Cette affirmation souverainiste comporte néanmoins des risques économiques. Les procédures d’arbitrage international peuvent affecter la perception du climat des affaires et ralentir les investissements directs étrangers dans le secteur minier. La Banque mondiale souligne que la stabilité contractuelle demeure un facteur déterminant pour attirer les capitaux extractifs à long terme.

Le Niger devra donc trouver un équilibre délicat entre souveraineté économique et attractivité pour les investisseurs internationaux capables de financer des infrastructures minières lourdes. Car relancer durablement la production nécessite des investissements technologiques considérables, notamment pour retrouver les niveaux du milieu des années 2010.

Une recomposition énergétique mondiale où l’Afrique reprend la main

Le regain mondial du nucléaire change profondément la donne stratégique. Plus de 60 réacteurs nucléaires sont actuellement en construction dans le monde, principalement en Asie, selon l’Agence internationale de l’énergie.

Dans cette compétition énergétique, les pays producteurs d’uranium deviennent des acteurs géopolitiques clés. Le Niger, mais aussi la Namibie et le Kazakhstan, voient leur pouvoir de négociation augmenter face aux grands consommateurs d’énergie.

Ainsi, la crise entre Niamey et Orano dépasse largement une dispute commerciale : elle illustre la transition vers un nouvel ordre des matières premières où les États africains cherchent à contrôler davantage leurs ressources stratégiques.

Pourquoi est-ce important ?

L’évolution du dossier nigérien pourrait avoir un effet domino sur l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Si la stratégie de souverainisation réussit, elle pourrait inspirer d’autres pays riches en ressources naturelles, notamment dans l’or, le pétrole ou le lithium, à renégocier leurs accords extractifs. Cela modifierait profondément la structure des revenus publics régionaux et la capacité des États à financer leurs politiques de développement.

Pour l’économie ouest-africaine, l’enjeu est double. D’un côté, une meilleure captation des revenus miniers pourrait renforcer les budgets nationaux, soutenir les infrastructures et accélérer l’industrialisation. De l’autre, une rupture mal maîtrisée avec les investisseurs internationaux pourrait freiner les flux financiers indispensables à l’exploitation des ressources.

Le bras de fer autour de l’uranium nigérien symbolise ainsi une question centrale pour l’avenir économique africain : comment transformer la richesse du sous-sol en souveraineté économique durable sans compromettre l’intégration aux marchés mondiaux ? Dans un monde engagé dans la transition énergétique, la réponse apportée par le Niger pourrait bien redéfinir la place de l’Afrique de l’Ouest dans la géopolitique mondiale des ressources au cours des prochaines décennies.

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