Eco en 2027 : la CEDEAO s’achemine-t-elle vers une monnaie unique… sans la zone CFA ?

Les points clés :

  • Le projet de monnaie unique Eco pourrait être lancé dès 2027 sans les pays de l’UEMOA.

  • Les divergences macroéconomiques entre États ouest-africains menacent une intégration monétaire uniforme.

  • Derrière l’ambition politique, la crédibilité économique de la future monnaie reste le véritable défi régional.


À Monrovia, capitale du Liberia, le chantier de la monnaie unique ouest-africaine a une nouvelle fois été relancé. Officiellement maintenu pour 2027, le projet de l’Eco, porté depuis plus de deux décennies par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, entre désormais dans une phase potentiellement décisive. Mais contrairement à la vision initiale d’une union monétaire à quinze États, un scénario inédit prend forme : celui d’un lancement sans les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine.

Cette hypothèse, évoquée dans le sillage des discussions techniques menées par les gouverneurs des banques centrales ouest-africaines, révèle une transformation profonde du projet Eco. L’enjeu n’est plus seulement monétaire. Il devient géopolitique, économique et stratégique pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.

Une ambition vieille de plus de vingt ans confrontée à la réalité économique

Le projet Eco remonte officiellement à l’an 2000, lorsque les États de la CEDEAO ont décidé de créer une monnaie unique destinée à faciliter le commerce intra-régional, réduire les coûts de transaction et renforcer l’intégration économique.

Aujourd’hui, l’Afrique de l’Ouest reste paradoxalement l’une des régions les moins intégrées commercialement du monde. Selon les données de la Banque africaine de développement, le commerce intra-africain représente environ 15 % des échanges totaux du continent, contre plus de 60 % en Europe. Dans cette logique, une monnaie commune devait agir comme accélérateur d’intégration régionale, à l’image de l’euro en Europe. Mais les divergences économiques persistantes entre les États membres ont constamment repoussé le calendrier.

Le tournant de Monrovia : une première phase sans l’UEMOA ?

Le communiqué issu des discussions régionales indique que la première phase pourrait concerner le Nigeria, le Ghana, la Guinée, la Gambie, la Sierra Leone et le Liberia, sous réserve du respect des critères de convergence macroéconomique. Une évolution majeure, puisque les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, déjà unifiés autour du franc CFA et de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, seraient temporairement exclus du lancement initial.

Cette perspective bouleverse l’architecture historique du projet. Depuis la réforme engagée en 2019 visant à transformer le franc CFA en Eco au sein de l’UEMOA, la zone franc devait constituer le socle stabilisateur de la future monnaie régionale. Or, le scénario actuel inverse la logique : l’Eco pourrait naître hors du cadre CFA.

Une union monétaire à plusieurs vitesses

Derrière cette option pragmatique se cache une réalité économique difficile à contourner. Les économies anglophones et francophones de la région présentent des écarts structurels importants en matière d’inflation, de discipline budgétaire et de stabilité monétaire. Le Nigeria, qui représente à lui seul plus de 60 % du PIB de la CEDEAO selon la Banque mondiale, demeure confronté à une inflation durablement élevée et à une forte volatilité du naira.

Le Ghana, récemment engagé dans un programme d’ajustement avec le Fonds monétaire international, poursuit encore sa stabilisation après une crise de la dette ayant entraîné une forte dépréciation de sa monnaie. Ces déséquilibres posent une question centrale : peut-on bâtir une monnaie crédible sans convergence macroéconomique solide ? Historiquement, les unions monétaires réussies reposent sur des économies déjà stabilisées avant l’adoption d’une devise commune. L’Eco pourrait suivre le chemin inverse.

Le paradoxe économique du futur noyau monétaire

Le paradoxe du projet actuel réside dans le fait que les pays pressentis pour former le premier noyau sont aussi ceux qui peinent le plus à satisfaire les critères de convergence régionale : déficit budgétaire inférieur à 3 % du PIB, inflation maîtrisée et dette soutenable. À l’inverse, plusieurs économies de l’UEMOA affichent une stabilité monétaire relative grâce à l’ancrage du franc CFA à l’euro.

La Côte d’Ivoire, qui représente environ 40 % du PIB de l’UEMOA, bénéficie par exemple d’un environnement monétaire jugé relativement prévisible par les investisseurs internationaux. Quitter ce cadre pour rejoindre une union monétaire élargie et plus volatile constitue donc un arbitrage économique majeur.

Souveraineté monétaire et recompositions politiques régionales

Au-delà des considérations techniques, l’Eco devient progressivement un instrument politique. Dans les pays de l’Alliance des États du Sahel, la critique du franc CFA s’inscrit dans une stratégie plus large de souveraineté économique. Une monnaie régionale non adossée à l’euro pourrait ainsi être perçue comme une rupture symbolique avec les héritages monétaires post-coloniaux.

Au Sénégal, le débat a également été ravivé par les déclarations du Premier ministre Ousmane Sonko, appelant à une réforme profonde du système monétaire ouest-africain. Ainsi, le projet Eco dépasse désormais la simple intégration économique pour devenir un marqueur politique régional.

Une crédibilité financière encore à construire

Créer une monnaie commune implique la mise en place d’institutions solides : banque centrale indépendante, discipline budgétaire collective et mécanismes de solidarité financière. L’expérience européenne montre que même avec des économies avancées, les déséquilibres peuvent provoquer des crises majeures, comme celle de la dette souveraine dans la zone euro après 2010.

Pour l’Afrique de l’Ouest, où les économies restent fortement dépendantes des matières premières et exposées aux chocs extérieurs, le défi est encore plus complexe. Selon le FMI, plusieurs pays de la région consacrent déjà plus de 30 % de leurs recettes publiques au service de la dette, limitant leur marge budgétaire.

Pourquoi est-ce important ?

Le destin de l’Eco dépasse largement la question d’un changement de billets ou de symboles monétaires. Il conditionne l’avenir économique de toute l’Afrique de l’Ouest. Une monnaie unique crédible pourrait stimuler le commerce régional, réduire les coûts de change, attirer davantage d’investissements directs étrangers et renforcer la position de la région dans la Zone de libre-échange continentale africaine. Mais une intégration monétaire précipitée ou asymétrique pourrait au contraire accentuer les vulnérabilités économiques, provoquer des crises de change et fragiliser la confiance des marchés.

Les choix actuels traduisent une mutation profonde : l’Afrique de l’Ouest cherche à concilier souveraineté politique, stabilité macroéconomique et intégration régionale dans un contexte mondial marqué par la fragmentation financière. Le succès ou l’échec de l’Eco pourrait ainsi devenir l’un des événements économiques les plus structurants du continent africain au cours de la prochaine décennie.

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