Sécurité alimentaire en Afrique : la disparition silencieuse des semences locales menace l’avenir agricole du continent

Les points clés :

  • L’Afrique perd rapidement ses variétés agricoles traditionnelles essentielles à la résilience climatique.

  • Plus de 70 % des plantes alimentaires sauvages africaines sont aujourd’hui menacées d’extinction.

  • La faiblesse des banques de gènes expose l’économie agricole ouest-africaine à un risque structurel majeur.


La menace ne vient pas uniquement des sécheresses, des conflits ou des fluctuations des marchés internationaux. Elle se joue aussi, silencieusement, dans les champs africains. Selon un nouveau rapport publié le 12 février 2026 par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, l’Afrique perd sa diversité génétique végétale à un rythme susceptible de compromettre durablement sa sécurité alimentaire, sa compétitivité agricole et sa stabilité économique.

Intitulé The Third Report on the State of the World’s Plant Genetic Resources for Food and Agriculture, ce document de référence de la Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture met en lumière une crise encore peu intégrée aux politiques économiques africaines : l’érosion accélérée des ressources phytogénétiques, c’est-à-dire l’ensemble des variétés végétales qui constituent la base de l’alimentation mondiale. Derrière cette alerte scientifique se cache en réalité un enjeu économique majeur pour l’Afrique de l’Ouest, dont les économies restent fortement dépendantes de l’agriculture.

Une disparition progressive du capital agricole africain

Depuis des générations, les agriculteurs africains ont sélectionné et conservé des variétés locales adaptées aux sols pauvres, aux pluies irrégulières et aux températures extrêmes. Ces semences traditionnelles, appelées variétés locales ou « landraces », constituent aujourd’hui l’un des principaux remparts naturels contre le changement climatique. Or, le rapport de la FAO souligne que ces variétés disparaissent plus rapidement qu’elles ne sont conservées.

Des cultures fondamentales comme le sorgho, le millet, l’igname, le riz traditionnel ou encore le coton local sont progressivement remplacées par des variétés commerciales standardisées, souvent moins adaptées aux conditions agroécologiques africaines. Cette transition réduit considérablement les options d’adaptation des agriculteurs face aux sécheresses croissantes et aux vagues de chaleur.

En Afrique de l’Ouest, environ 18 % des variétés végétales locales sont déjà considérées comme menacées d’extinction, un niveau inférieur à celui de l’Afrique australe mais néanmoins préoccupant dans une région où l’agriculture représente jusqu’à 35 % du PIB dans certains pays selon les données de la Banque mondiale.

Quand la biodiversité devient un enjeu macroéconomique

La disparition de la diversité génétique ne constitue pas seulement une perte environnementale. Elle affecte directement la productivité agricole, la sécurité alimentaire et les balances commerciales nationales. Les plantes sauvages alimentaires, longtemps considérées comme secondaires, jouent un rôle crucial en période de crise. Des espèces telles que le baobab, le karité, le tamarinier ou le manguier africain servent souvent de filets de sécurité nutritionnelle pour les populations rurales.

Selon la FAO, plus de 70 % des plantes alimentaires sauvages évaluées en Afrique sont aujourd’hui menacées d’extinction, un taux deux fois supérieur à la moyenne mondiale. Cette disparition progressive réduit la diversité nutritionnelle et accroît la dépendance aux importations alimentaires. En Afrique de l’Ouest, où la facture d’importation alimentaire dépasse régulièrement plusieurs milliards de dollars par an, cette évolution constitue un risque économique structurel.

Le maillon faible africain : des banques de gènes insuffisantes

L’un des constats les plus alarmants du rapport concerne les capacités africaines de conservation. Le continent ne dispose que d’environ 6 % des banques de gènes mondiales, soit 59 infrastructures, très loin derrière l’Europe qui en concentre plus de la moitié. Ces institutions scientifiques sont pourtant essentielles pour préserver les semences face aux catastrophes climatiques ou biologiques.

Actuellement, les banques africaines conservent environ 220 000 échantillons provenant de près de 4 000 espèces végétales, mais moins de 10 % de ces collections sont dupliquées de manière sécurisée. Autrement dit, une catastrophe naturelle, un conflit ou une panne technique pourrait entraîner la disparition irréversible de patrimoines génétiques entiers.

Plus préoccupant encore, seules 14 % des espèces sauvages apparentées aux cultures vivrières sont conservées dans ces banques. Or, ces espèces constituent la matière première utilisée par les chercheurs pour développer des variétés résistantes aux parasites, aux maladies et aux chocs climatiques.

L’Afrique de l’Ouest face au défi climatique agricole

Dans une région où la croissance démographique reste parmi les plus rapides du monde, la perte de diversité génétique limite la capacité d’innovation agricole. Les programmes régionaux menés par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest tentent déjà de renforcer la résilience agricole à travers l’initiative ECOWAP, mais les investissements dans la conservation génétique restent encore faibles comparés aux besoins.

Plusieurs pays ouest-africains commencent toutefois à intégrer la biodiversité agricole dans leurs stratégies nationales. Le Ghana investit dans la conservation du cacao traditionnel, le Nigeria développe des banques semencières nationales, tandis que le Sénégal et le Mali soutiennent la valorisation des céréales locales résistantes à la sécheresse. Ces initiatives traduisent une prise de conscience progressive : la compétitivité agricole future dépendra autant de la science des semences que des infrastructures agricoles.

Une urgence scientifique et financière

La FAO appelle désormais les gouvernements africains et leurs partenaires techniques à augmenter les investissements dans la recherche agronomique, les systèmes semenciers et les infrastructures scientifiques.

L’enjeu dépasse la conservation patrimoniale. Il s’agit de préserver les capacités d’innovation agricole nécessaires pour nourrir une population africaine appelée à doubler d’ici 2050 selon les projections démographiques des Nations unies. Sans diversité génétique, les possibilités de sélection variétale diminuent, rendant les systèmes agricoles plus vulnérables aux maladies émergentes et aux changements climatiques.

Pourquoi est-ce important ?

La disparition de la diversité génétique végétale représente probablement l’un des risques économiques les moins visibles mais les plus déterminants pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest. Une agriculture reposant sur un nombre limité de variétés expose les pays à des chocs alimentaires majeurs, susceptibles d’entraîner inflation, instabilité sociale et pression accrue sur les finances publiques à travers les importations alimentaires.

À l’inverse, investir dans la conservation des ressources phytogénétiques permet de sécuriser la production agricole, soutenir les revenus ruraux, développer des industries semencières locales et renforcer l’autonomie alimentaire régionale.

Pour des économies ouest-africaines engagées dans une transformation structurelle, la biodiversité agricole n’est plus seulement une question écologique. Elle devient un actif stratégique comparable aux infrastructures énergétiques ou aux ressources minières. L’avenir de la sécurité alimentaire africaine pourrait ainsi dépendre moins des surfaces cultivées que des semences préservées aujourd’hui.

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