Filière Riz : un nouveau programme régional financé par la BAD pourrait transformer durablement l’agriculture togolaise
Les points clés :
Le Togo s’intègre à une stratégie régionale visant l’autosuffisance rizicole en Afrique de l’Ouest.
Le programme REWARD-AfricaRice ambitionne de tripler les rendements agricoles dans plusieurs pays.
La réduction des importations de riz devient un enjeu économique majeur pour toute la région UEMOA-CEDEAO.
Dans un contexte marqué par une dépendance persistante de l’Afrique de l’Ouest aux importations alimentaires, le lancement du programme régional REWARD-AfricaRice marque une nouvelle étape dans la transformation structurelle des économies agricoles du continent. Pour le Togo, l’enjeu dépasse largement la modernisation d’une simple filière agricole : il s’agit d’un levier stratégique de souveraineté alimentaire, de stabilité macroéconomique et d’industrialisation rurale.
Financé à hauteur de 8,5 millions de dollars sur cinq ans par la Banque africaine de développement, ce programme multinational, mis en œuvre par le centre de recherche AfricaRice, couvre quatorze pays d’Afrique de l’Ouest, dont le Togo, avec une ambition clairement assumée : transformer durablement les chaînes de valeur rizicoles face aux chocs climatiques, commerciaux et démographiques. Le projet a été officiellement lancé dans la région ouest-africaine après plusieurs années d’alertes sur l’explosion de la facture alimentaire liée au riz, devenu la céréale la plus consommée dans les centres urbains africains.
Une dépendance régionale devenue un risque économique
Depuis deux décennies, la consommation de riz progresse plus rapidement que la production locale en Afrique de l’Ouest. Selon les données issues de la stratégie rizicole régionale de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la région peut importer jusqu’à 42 % de ses besoins en riz, créant une vulnérabilité directe face aux fluctuations des marchés internationaux. Cette dépendance s’est particulièrement révélée lors des crises alimentaires mondiales de 2008 puis après les perturbations logistiques post-pandémie, lorsque plusieurs pays ont vu leurs budgets publics fortement affectés par la hausse des prix du riz importé.
Le paradoxe reste frappant : l’Afrique de l’Ouest constitue pourtant l’un des principaux bassins de production rizicole du continent, représentant près de la moitié de la production africaine hors Égypte. Mais les rendements demeurent faibles, oscillant souvent autour de 2 tonnes par hectare, très loin du potentiel agronomique régional pouvant atteindre 7 à 9 tonnes par hectare dans les systèmes irrigués performants. C’est précisément ce déficit de productivité que le programme REWARD entend corriger.
REWARD-AfricaRice : passer d’une agriculture de subsistance à une économie de filière
Le programme régional vise une transformation complète de la chaîne de valeur rizicole. L’approche dépasse la simple distribution d’intrants agricoles. Elle combine amélioration génétique des semences, diffusion de pratiques agricoles climato-intelligentes, modernisation des unités de transformation et coordination régionale des marchés. Selon la documentation officielle de la BAD, REWARD s’inscrit dans les engagements continentaux visant l’adaptation climatique et la sécurité alimentaire à long terme.
L’objectif annoncé est particulièrement ambitieux : faire passer les rendements moyens d’environ 2 tonnes à près de 7 tonnes par hectare dans certaines zones pilotes. Pour le Togo, cela signifie une mutation progressive du modèle agricole. La hausse des rendements entraîne mécaniquement une augmentation des revenus agricoles, mais aussi une transformation industrielle en aval : décorticage moderne, stockage amélioré, réduction des pertes post-récolte et structuration commerciale.
Le Togo face au défi stratégique du riz
Au Togo, la filière rizicole occupe une place croissante dans les politiques publiques agricoles. Le pays cherche depuis plusieurs années à réduire ses importations alimentaires afin de limiter la pression sur ses réserves en devises. L’intégration au programme REWARD intervient donc à un moment charnière. L’amélioration des semences et des techniques culturales devrait permettre une augmentation significative de la production nationale, tout en renforçant la résilience face aux aléas climatiques qui affectent les zones de culture pluviale.
Au-delà de la production, le projet met l’accent sur la transformation locale, un maillon historiquement faible dans plusieurs économies ouest-africaines. Or, la valeur ajoutée agricole se crée principalement après la récolte. La modernisation des unités de transformation ouvre ainsi la voie à une véritable agro-industrie rurale capable de créer des emplois durables, notamment pour les jeunes et les femmes, identifiés comme bénéficiaires prioritaires du programme.
Une logique régionale : mutualiser la sécurité alimentaire
Le caractère multinational du programme constitue l’un de ses aspects les plus structurants. En couvrant plusieurs pays simultanément, REWARD favorise l’harmonisation des standards de production, la circulation des innovations agricoles et la stabilisation des marchés régionaux.
Cette approche répond directement à une réalité économique : les marchés agricoles ouest-africains sont interdépendants. Une mauvaise campagne agricole dans un pays entraîne immédiatement des tensions commerciales chez ses voisins. La coordination régionale permet donc d’amortir les chocs alimentaires tout en renforçant l’intégration économique sous-régionale.
Des chiffres révélateurs d’un tournant agricole
Les données régionales montrent que la production de riz en Afrique de l’Ouest a plus que triplé en quarante ans, passant d’environ 2,5 millions de tonnes dans les années 1970 à plus de 12 millions de tonnes en 2010.
Malgré cette progression, la consommation continue d’augmenter plus vite, portée par la croissance démographique et l’urbanisation rapide. La population ouest-africaine devrait dépasser 460 millions d’habitants à l’horizon 2025, accentuant encore la pression alimentaire régionale. Dans ce contexte, chaque gain de rendement agricole devient un enjeu macroéconomique.
Une stratégie alignée sur les priorités continentales
Le programme REWARD rejoint les grandes orientations africaines en matière de transformation agricole : souveraineté alimentaire, adaptation climatique et industrialisation des chaînes de valeur. Il s’inscrit également dans la dynamique continentale visant à substituer progressivement les importations alimentaires par une production locale compétitive, capable de répondre aux standards commerciaux internationaux. Pour les institutions financières internationales, l’agriculture n’est plus uniquement un secteur social ; elle devient un moteur de croissance économique.
Pourquoi est-ce important ?
L’impact potentiel dépasse largement les frontières togolaises. La réduction des importations de riz pourrait alléger significativement les déficits commerciaux des pays ouest-africains, dont une part importante des devises est consacrée à l’achat de denrées alimentaires.
Une production régionale plus compétitive stabiliserait les prix alimentaires, limiterait l’exposition aux crises internationales et renforcerait la résilience économique face aux chocs mondiaux.
Pour le Togo, l’intégration au programme REWARD représente une opportunité stratégique d’accélérer la transformation agricole engagée ces dernières années. Pour l’Afrique de l’Ouest, il s’agit potentiellement d’un basculement vers une nouvelle phase : celle où l’agriculture cesse d’être un facteur de vulnérabilité pour devenir un pilier de souveraineté économique.