Peinture au plomb en Afrique de l’Ouest : 23 pays s’engagent à durcir la réglementation

Les points clés :

  • Vingt-trois pays africains réunis à Lomé veulent accélérer l’élimination du plomb dans la peinture d’ici 2050.

  • Au Togo, 30 % des échantillons testés dépassent la limite de 90 ppm recommandée par l’OMS.

  • La transition vers des peintures sans plomb est présentée comme une opportunité industrielle et un levier de croissance verte en Afrique de l’Ouest.


La lutte contre la peinture au plomb franchit une nouvelle étape en Afrique de l’Ouest. Réunis à Lomé lors d’un atelier régional coorganisé par le ministère togolais de l’Environnement, le Lead Exposure Elimination Project et le Programme des Nations unies pour l’environnement, vingt-trois pays africains ont affiché une ambition commune : accélérer l’adoption et l’application de réglementations strictes pour éliminer le plomb dans la fabrication des peintures à l’horizon 2050.

Derrière cet engagement politique se joue une double bataille. Une bataille sanitaire, face à un métal lourd reconnu comme toxique, et une bataille économique, car la transition vers des peintures sans plomb redéfinit les standards industriels et commerciaux dans l’espace ouest-africain.

Une urgence sanitaire documentée à l’échelle mondiale

Le plomb est utilisé comme siccatif dans les peintures à l’huile, accélérant le séchage et facilitant l’application successive de couches. Mais son efficacité industrielle masque un coût sanitaire massif. Selon l’Organisation mondiale de la santé, il n’existe aucun seuil d’exposition au plomb considéré comme sûr chez l’enfant. L’OMS fixe une limite recommandée de 90 parties par million (ppm) pour la teneur en plomb dans les peintures.

Au Togo, les résultats sont préoccupants. Sur 27 échantillons analysés, 30 % dépassent cette limite de 90 ppm et 7 % affichent des concentrations supérieures à 10 000 ppm. Ces chiffres traduisent un écart significatif entre les standards internationaux et certaines pratiques locales. L’exposition au plomb, notamment par inhalation de poussières ou ingestion d’écailles de peinture, entraîne des dommages neurologiques irréversibles. Selon l’UNICEF et l’ONG Pure Earth, environ 815 millions d’enfants dans le monde présentent des niveaux de plomb dans le sang supérieurs au seuil recommandé.

Toujours selon l’OMS, l’exposition au plomb est responsable de plus de 1,5 million de décès annuels liés aux maladies cardiovasculaires. Au-delà des décès, la charge mondiale de morbidité inclut des millions d’années de vie perdues en raison de troubles cognitifs, de déficits d’attention et de retards d’apprentissage. En Afrique subsaharienne, où la croissance démographique est forte et l’urbanisation rapide, l’enjeu sanitaire est particulièrement aigu.

Vers une harmonisation régionale des normes

Au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la norme ECOSTAND 092 constitue la référence régionale encadrant la teneur en plomb dans les peintures. Cette harmonisation vise à éviter le dumping réglementaire entre pays et à sécuriser les échanges intra-régionaux. L’atelier de Lomé s’inscrit dans cette logique d’alignement. Selon les autorités togolaises, il ne s’agit plus seulement d’afficher des engagements politiques, mais de les traduire en dispositifs juridiques contraignants, applicables et contrôlables.

Cette dynamique s’inscrit dans un mouvement mondial. L’Alliance mondiale pour l’élimination du plomb dans la peinture, pilotée par le PNUE et l’OMS, encourage les États à adopter des cadres réglementaires stricts. Plus de 90 pays disposent déjà d’une réglementation juridiquement contraignante limitant le plomb dans les peintures décoratives.

Une opportunité industrielle sous-estimée

Au-delà de la dimension sanitaire, la transition vers des peintures sans plomb représente un enjeu économique stratégique pour l’Afrique de l’Ouest. Le secrétaire général du ministère togolais de l’Environnement souligne que cette transition n’est pas une contrainte mais une opportunité industrielle. En effet, l’adoption de normes plus strictes oblige les fabricants à innover, à moderniser leurs procédés et à investir dans la recherche de substituts. Selon les analyses de la Banque mondiale, les réglementations environnementales bien conçues peuvent stimuler la compétitivité en favorisant l’innovation technologique.

Dans le secteur des matériaux de construction, la demande en produits conformes aux standards internationaux devient un critère clé d’accès aux marchés. Les entreprises ouest-africaines qui se conformeront rapidement aux normes sans plomb pourront accéder plus facilement aux marchés internationaux, notamment européens. L’Organisation mondiale du commerce souligne que les normes sanitaires et environnementales influencent de plus en plus les flux commerciaux mondiaux. Ainsi, la suppression du plomb pourrait renforcer la crédibilité des industries ouest-africaines sur les marchés régionaux et internationaux.

Coûts économiques de l’inaction

L’exposition au plomb a un coût macroéconomique considérable. La baisse du quotient intellectuel moyen dans une population affecte la productivité globale, le capital humain et la croissance à long terme. Des études citées par l’UNICEF et la Banque mondiale estiment que les pertes économiques liées à l’exposition au plomb dans les pays à revenu faible et intermédiaire se chiffrent en centaines de milliards de dollars chaque année, en raison de la réduction des capacités cognitives et de l’augmentation des dépenses de santé. Dans une région où la compétitivité repose largement sur la jeunesse et la démographie dynamique, la protection du capital humain devient un impératif stratégique.

Un enjeu régional pour l’économie ouest-africaine

La décision de 23 pays africains de coordonner leurs efforts envoie un signal fort. Elle traduit la montée en puissance des politiques environnementales en Afrique de l’Ouest, longtemps perçues comme secondaires face aux urgences budgétaires.

Des pays comme le Ghana, le Nigeria ou la Côte d’Ivoire ont déjà engagé des réformes pour aligner leurs standards sur les recommandations internationales. Cette convergence réglementaire facilite l’intégration régionale et limite la circulation de produits non conformes au sein de l’espace CEDEAO. Dans un contexte de mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine, la cohérence des normes devient un facteur déterminant de compétitivité.

Pourquoi est-ce important ?

L’élimination progressive du plomb dans la peinture dépasse la simple question technique. Elle touche au cœur du modèle de développement ouest-africain. En protégeant la santé des enfants, les États investissent dans leur capital humain, socle de la croissance future. En modernisant leurs industries, ils renforcent leur capacité d’innovation et leur compétitivité régionale. En harmonisant leurs normes, ils consolident l’intégration économique.

Pour l’Afrique de l’Ouest, où la transition démographique et l’urbanisation redessinent les villes et les marchés, le secteur de la construction et des matériaux est en pleine expansion. S’assurer que cette croissance ne se fait pas au détriment de la santé publique est un choix stratégique.

La décision des 23 pays réunis à Lomé marque donc un tournant. Elle montre que la réglementation environnementale peut devenir un levier de transformation économique. Et dans une région en quête de diversification industrielle et d’emplois verts, la peinture sans plomb pourrait bien symboliser une nouvelle génération de politiques publiques, où santé, compétitivité et intégration régionale avancent de concert.

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