Tomate, terrorisme et dépendance alimentaire : la suspension des importations burkinabè expose la fragilité commerciale du Ghana et de toute l’Afrique de l’Ouest
Les points clés :
La suspension des importations de tomates burkinabè par le Ghana provoque déjà une flambée des prix sur les marchés urbains.
La crise sécuritaire sahélienne révèle la dépendance alimentaire structurelle entre économies ouest-africaines.
L’épisode relance le débat sur la souveraineté agricole et l’intégration commerciale régionale.
Dans les économies ouest-africaines, certaines crises dépassent largement le cadre sécuritaire pour devenir des chocs économiques immédiats. La décision du Ghana de suspendre temporairement ses importations de tomates en provenance du Burkina Faso, à la suite d’une attaque terroriste ayant visé la ville de Titao, illustre avec une rare clarté la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement alimentaires régionales.
Derrière une mesure présentée comme sécuritaire se cache en réalité un révélateur puissant des interdépendances agricoles en Afrique de l’Ouest. La tomate, produit banal en apparence, constitue aujourd’hui un marqueur stratégique des équilibres commerciaux sous-régionaux.
Une crise sécuritaire qui devient instantanément économique
Selon les informations relayées par Bloomberg et confirmées par l’Association nationale des commerçants et transporteurs de tomates du Ghana ainsi que le ministère ghanéen des Affaires étrangères, la suspension des achats est intervenue après qu’une attaque armée a blessé trois commerçants ghanéens parmi dix-huit opérateurs venus s’approvisionner dans le nord du Burkina Faso.
L’impact économique a été immédiat. Au marché d’Agbogbloshie à Accra, principal hub alimentaire du pays, le prix d’un panier de tomates fraîches est passé en quelques jours de 3 000 cedis ghanéens à 4 000 cedis, soit une hausse d’environ 33 %. Cette flambée confirme une réalité bien connue des économistes agricoles : en Afrique de l’Ouest, les marchés urbains fonctionnent largement grâce aux corridors commerciaux transfrontaliers plutôt qu’à la production nationale.
Le Ghana, une puissance économique dépendante d’un voisin agricole
Malgré une économie parmi les plus diversifiées de la région, le Ghana demeure structurellement déficitaire en production de tomates. Selon l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), la tomate représente près de 40 % des dépenses horticoles des ménages ghanéens, faisant de ce produit l’un des piliers de la consommation alimentaire nationale. La demande officielle atteint environ 800 000 tonnes par an, tirée par l’urbanisation rapide d’Accra, Kumasi et Takoradi.
Face à cette demande massive, la production locale souffre de contraintes structurelles persistantes : faible irrigation, pertes post-récolte élevées, coûts énergétiques importants pour la conservation et saisonnalité marquée. Le Burkina Faso s’est progressivement imposé comme fournisseur clé grâce à des rendements plus compétitifs et une meilleure organisation saisonnière de la production maraîchère.
Une chaîne de valeur régionale largement invisible dans les statistiques officielles
Les données du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO-OCDE) révèlent l’ampleur réelle du commerce informel agricole dans la région. Pendant la saison creuse, jusqu’à 90 % des tomates vendues à Tamale, dans le nord du Ghana, proviennent du Burkina Faso. Les chiffres officiels sous-estiment pourtant massivement cette dépendance. Selon l’Observatory of Economic Complexity (OEC), le Ghana a importé pour 22,2 millions de dollars de tomates burkinabè en 2024.
Mais lorsque les flux informels sont intégrés, le CSAO estime que les importations réelles atteindraient environ 100 000 tonnes par an, représentant un marché évalué à près de 196 millions de dollars. Ce montant serait six fois supérieur aux statistiques intra-régionales officiellement enregistrées pour toute l’Afrique de l’Ouest. Autrement dit, une part essentielle de la sécurité alimentaire régionale repose sur un commerce transfrontalier peu visible mais vital.
Terrorisme et inflation alimentaire : un lien désormais direct
L’épisode actuel confirme une tendance observée depuis plusieurs années au Sahel : l’insécurité agit désormais comme un facteur d’inflation alimentaire. Les corridors commerciaux reliant le Burkina Faso au Ghana traversent des zones exposées aux groupes armés. Chaque perturbation logistique entraîne une contraction immédiate de l’offre dans les centres urbains côtiers.
Selon les analyses de la Banque mondiale sur les systèmes alimentaires ouest-africains, les interruptions commerciales liées aux conflits peuvent provoquer des hausses de prix alimentaires comprises entre 20 % et 50 % dans les villes dépendantes des importations régionales. La suspension décidée par Accra constitue ainsi moins une mesure exceptionnelle qu’un symptôme d’un risque structurel croissant.
Vers une stratégie ghanéenne de souveraineté agricole ?
La crise intervient à un moment politiquement sensible. Le gouvernement ghanéen affiche désormais une volonté claire de réduire la dépendance alimentaire extérieure. Le vice-ministre de l’Alimentation et de l’Agriculture, John Dumelo, a annoncé un objectif de production nationale compris entre 200 000 et 300 000 tonnes de tomates sur les deux à trois prochaines années, notamment durant la saison sèche grâce au développement de l’irrigation. Cette orientation s’inscrit dans une dynamique régionale plus large où plusieurs États cherchent à sécuriser leurs approvisionnements face aux chocs climatiques, sécuritaires et logistiques.
Le Nigeria investit massivement dans la transformation locale pour limiter les importations de concentré de tomate. Le Sénégal développe des pôles agro-industriels dans la vallée du fleuve Sénégal. La Côte d’Ivoire renforce ses politiques d’agriculture contractuelle. Partout, la même question domine : comment nourrir des villes en croissance rapide sans dépendre de corridors fragiles ?
Une intégration régionale mise à l’épreuve
Le commerce de la tomate entre le Burkina Faso et le Ghana représente un exemple typique de complémentarité économique ouest-africaine. Les zones sahéliennes produisent pendant certaines saisons ce que les économies côtières consomment massivement. Cette logique constitue l’un des fondements du marché commun promu par la CEDEAO. Pourtant, la multiplication des crises sécuritaires menace directement ce modèle d’intégration économique informelle. Sans commerce intra-régional fluide, préviennent les experts du CSAO, la saisonnalité agricole provoquerait des pénuries alimentaires majeures et une volatilité extrême des prix.
Pourquoi est-ce important ?
Au-delà du différend commercial ponctuel, la suspension des importations de tomates révèle une transformation profonde de l’économie ouest-africaine. La sécurité alimentaire n’est plus uniquement une question agricole ; elle devient une question géopolitique, sécuritaire et commerciale.
Pour le Ghana, l’épisode démontre la nécessité d’investir massivement dans la production locale, la transformation agro-industrielle et les infrastructures de stockage. Pour le Burkina Faso, il souligne combien l’agriculture d’exportation régionale reste vulnérable à l’instabilité sécuritaire. À l’échelle ouest-africaine, cette crise rappelle que l’intégration économique dépend autant de la libre circulation des marchandises que de la stabilité territoriale. Lorsque les routes deviennent incertaines, ce sont les marchés urbains, le pouvoir d’achat des ménages et l’inflation alimentaire qui vacillent.
Dans une région où plus de 400 millions d’habitants dépendront de systèmes alimentaires interconnectés d’ici 2050, la tomate ghanéenne devient ainsi le symbole d’un enjeu beaucoup plus large : la capacité de l’Afrique de l’Ouest à construire une souveraineté alimentaire collective face aux crises sécuritaires et climatiques du XXIᵉ siècle.