Grandes fortunes : le rebond du naira et l’euphorie boursière fait des heureux au Nigeria

Les points clés :

  • Le raffermissement du naira en 2026 relance la confiance des investisseurs internationaux envers l’économie nigériane.

  • La Bourse de Lagos atteint une capitalisation historique, dopant mécaniquement les fortunes des grands industriels.

  • Les réformes monétaires engagées depuis 2023 commencent à produire des effets visibles sur la richesse privée et l’investissement.


Au Nigeria, la remontée progressive du naira depuis le début de l’année 2026 marque bien plus qu’un simple ajustement monétaire. Elle constitue un signal macroéconomique majeur pour la première économie d’Afrique, longtemps fragilisée par la volatilité de sa devise, la fuite des capitaux et une inflation persistante.

Dans un contexte mondial marqué par la recherche de nouveaux relais de croissance dans les marchés émergents, la stabilisation de la monnaie nigériane, combinée à une envolée spectaculaire du marché boursier, provoque aujourd’hui un phénomène rarement observé sur le continent : une hausse rapide et simultanée des grandes fortunes nationales.

Cette dynamique repositionne le Nigeria comme l’un des principaux centres de création de richesse en Afrique, tout en révélant les effets différenciés des réformes économiques sur les élites financières et sur l’économie réelle.

Le retour de la confiance autour du naira

Depuis janvier 2026, le naira s’échange autour de 1 348 unités pour un dollar sur le marché officiel, marquant une appréciation notable après les turbulences monétaires observées entre 2023 et 2024.

Selon la Banque centrale du Nigeria (CBN), cette stabilisation découle directement des réformes engagées par les autorités économiques, notamment l’unification du marché des changes et la libéralisation progressive du taux de change.

La réforme du régime de change, amorcée après l’arrivée au pouvoir du président Bola Ahmed Tinubu en 2023, visait à mettre fin au système multiple de taux qui décourageait les investisseurs étrangers et favorisait l’arbitrage spéculatif. Selon le Fonds monétaire international (FMI), la transparence accrue du marché des devises constitue l’un des facteurs clés du retour des flux de capitaux vers le Nigeria.

Une Bourse nigériane en territoire historique

L’impact le plus spectaculaire de cette stabilité monétaire se manifeste sur le marché actions. La capitalisation de la Nigerian Exchange (NGX) a atteint près de 125 000 milliards de nairas, soit environ 93,1 milliards de dollars, après une progression record de 25 000 milliards de nairas en seulement deux mois. La Nigerian Exchange Group confirme qu’il s’agit de la croissance la plus rapide jamais enregistrée dans l’histoire du marché financier nigérian.

Cette envolée repose sur un mécanisme économique classique mais puissant : lorsque la monnaie locale se stabilise, la valeur en dollars des entreprises cotées augmente mécaniquement, attirant davantage d’investisseurs internationaux.

Aliko Dangote, symbole d’un capitalisme africain renforcé

Premier bénéficiaire de cette dynamique, l’industriel Aliko Dangote voit sa fortune progresser de près de 1,84 milliard de dollars depuis le début de l’année pour dépasser durablement les 32 milliards de dollars. Selon le classement en temps réel de Forbes, il devient ainsi le premier entrepreneur africain à franchir ce seuil sur une base stable.

La montée en puissance de la raffinerie Dangote, évaluée à 20 milliards de dollars, la plus grande d’Afrique, joue un rôle central. La valorisation de ses actifs, majoritairement libellés en nairas, bénéficie directement de l’appréciation monétaire.

Abdul Samad Rabiu et la montée de l’agro-industrie financière

Autre grand gagnant, Abdul Samad Rabiu, fondateur du groupe BUA, profite pleinement de la performance boursière de BUA Foods. La société est devenue la plus valorisée de la place financière de Lagos avec plus de 15 200 milliards de nairas de capitalisation. La fortune de son dirigeant atteint désormais 12,5 milliards de dollars, selon Forbes. Le cas BUA illustre une évolution importante : la richesse africaine ne repose plus uniquement sur les matières premières, mais de plus en plus sur l’agro-industrie intégrée et la transformation locale.

Les investisseurs nigérians parient sur une appréciation durable

L’investisseur Femi Otedola estime qu’un naira sous la barre des 1 000 pour un dollar reste envisageable d’ici la fin de l’année 2026, soit une appréciation potentielle supérieure à 25 %. Une telle évolution renforcerait considérablement la valeur internationale des actifs domestiques nigérians, transformant les entreprises locales en véhicules d’investissement attractifs pour les fonds globaux.

De son côté, Tony Elumelu souligne que la stabilité du taux de change importe davantage que son niveau absolu. Selon lui, la prévisibilité retrouvée permet aux entreprises de relancer des investissements suspendus lors des crises monétaires récentes.

Les ressorts macroéconomiques derrière l’embellie

Plusieurs indicateurs expliquent cette amélioration rapide. Les taux d’intérêt avoisinant 27 % attirent les capitaux de portefeuille internationaux à la recherche de rendements élevés. Les réserves de change nigérianes se rapprochent désormais des 50 milliards de dollars selon la Banque centrale.

La suppression des subventions aux carburants, mesure politiquement sensible mais saluée par la Banque mondiale, a également amélioré la soutenabilité budgétaire du pays. Ces réformes ont profondément modifié les anticipations des investisseurs, qui perçoivent désormais le Nigeria comme engagé dans un cycle d’ajustement économique crédible.

Une richesse financière en forte hausse… mais un défi social persistant

L’enrichissement rapide des grandes fortunes contraste toutefois avec les réalités économiques vécues par une grande partie de la population nigériane.

L’inflation alimentaire demeure élevée et le pouvoir d’achat reste sous pression malgré la stabilisation monétaire. Cette dissociation entre performance financière et bien-être social constitue l’un des défis majeurs des économies émergentes en transition. Le Nigeria expérimente ainsi une phase classique de réforme macroéconomique : les marchés réagissent avant que les bénéfices ne se diffusent pleinement dans l’économie réelle.

Pourquoi est-ce important ?

L’évolution actuelle du Nigeria dépasse ses frontières nationales. Première économie et premier marché démographique d’Afrique de l’Ouest, le pays agit comme moteur financier régional.

Un naira plus stable facilite les échanges commerciaux avec les partenaires ouest-africains, réduit les risques de change pour les investisseurs régionaux et renforce l’attractivité des capitaux vers toute la zone CEDEAO.

Le Ghana, la Côte d’Ivoire ou le Sénégal observent attentivement cette trajectoire, chacun poursuivant ses propres réformes monétaires, industrielles ou fiscales pour attirer l’investissement privé. Si la dynamique se confirme, le Nigeria pourrait redevenir un pôle majeur de financement intra-africain, capable d’alimenter les investissements industriels, bancaires et technologiques dans toute la sous-région.

Au-delà de la hausse des fortunes individuelles, l’enjeu réel est donc celui-ci : la stabilisation monétaire nigériane pourrait marquer le début d’un nouveau cycle de capitalisation africaine, dans lequel les grandes entreprises régionales deviennent les véritables moteurs de transformation économique ouest-africaine.

Précédent
Précédent

Développement par les services, une illusion ?

Suivant
Suivant

Tribune : “Repenser le CFA à partir de son ADN indéniablement aussi africain”