Développement par les services, une illusion ?
Tribune : Il y a, dans l’air du temps, une tentation séduisante. Elle est la suivante : puisque le monde est devenu numérique, puisque l’argent circule par téléphone, puisque des jeunes créent des applications depuis Lagos, Nairobi, Cotonou ou Dakar, alors les pays en développement pourraient s’épargner l’étape rude, longue et parfois ingrate de l’industrialisation. Ils pourraient “sauter” l’usine et bâtir directement la prospérité sur les services : la finance, les plateformes, le tourisme, les centres d’appel, les contenus, la “gig economy”. Mais, l’économie obéit à des régularités historiques, à des contraintes de structure, et surtout à un impératif qui, dans les pays pauvres, domine tous les autres : produire en masse des emplois productifs pour une population nombreuse, souvent jeune, dont la majorité travaille encore dans l’agriculture à faible productivité ou dans l’informel urbain. La théorie de la transformation structurelle et une large littérature économique convergent vers une thèse simple : un pays ne devient pas riche en contournant la construction d’un secteur manufacturier compétitif. Les services modernes peuvent être puissants mais ils ne remplacent pas ce que la manufacture a d’unique pour transformer durablement une économie : des gains de productivité soutenus, des effets d’entraînement sur le reste du tissu productif, une capacité d’exportation à grande échelle et une machine sociale capable d’absorber du travail peu qualifié en l’élevant progressivement. La question n’est pas de savoir si les services comptent. Ils comptent, et compteront davantage. La question est de savoir si un pays peut atteindre un haut niveau de vie principalement par les services, sans passer par une industrialisation au sens fort, c’est-à-dire la construction de capacités productives dans les biens échangeables, l’apprentissage industriel, la montée en gamme, l’intégration à des chaînes de valeur et la diffusion des technologies dans un tissu d’entreprises. À cette question, ma réponse est : presque jamais. Et lorsque cela semble arriver, c’est souvent une illusion statistique, une exception fondée sur des conditions très particulières, ou bien une trajectoire qui ne résout pas le problème central de l’emploi productif de masse.
Commençons par préciser ce qu’est l’industrialisation. Dans le langage courant, industrialiser évoque des usines, des machines, des chaînes de montage, des biens matériels. C’est vrai, mais incomplet. Industrialiser, au sens développemental, c’est surtout accumuler des capacités : savoir organiser la production, maîtriser des standards, gérer la qualité, réduire les coûts, respecter des délais, intégrer des fournisseurs, apprendre par la répétition, innover par petits pas, puis par grands bonds. C’est une école de discipline économique, une pédagogie de la rigueur, une formation collective à la complexité. Ce point est crucial car l’industrialisation n’est pas seulement une “part du PIB” attribuée au manufacturier. Cette part peut baisser même dans des pays très industrialisés, parce que la productivité industrielle augmente plus vite que celle de nombreux services, et parce que, quand on s’enrichit, on consomme proportionnellement davantage de services. Le signe décisif n’est donc pas : “la manufacture pèse 30 % du PIB”. Le signe décisif est : “le pays sait produire et exporter de plus en plus de biens complexes, à coûts compétitifs, en diffusant les technologies et les compétences dans tout le système productif”. C’est une différence entre une photographie comptable et une dynamique de capacités. C’est aussi la raison pour laquelle tant de pays ont cru s’industrialiser en gonflant artificiellement une industrie protégée, inefficiente, vivant de rentes, d’importations subventionnées et de marchés publics. Ce n’était pas de l’industrialisation, c’était une mise en scène. L’industrialisation authentique se voit dans la compétitivité : l’aptitude à vendre au monde, à tenir la comparaison, à apprendre plus vite que les concurrents. Enfin, industrialiser n’oppose pas “biens” et “services” comme deux mondes séparés. L’industrie moderne est saturée de services : conception, ingénierie, logiciels, maintenance, marketing, logistique, finance, certification. Les services deviennent eux-mêmes plus productifs quand ils sont arrimés à un tissu industriel, et l’industrie devient plus compétitive quand elle absorbe des services performants. Autrement dit, le vrai débat n’est pas “industrie contre services”, mais “capabilités productives échangeables contre économie de rente et d’informel”.
Si l’on adopte la longue focale de l’historien, un fait stylisé saute aux yeux : les grandes ascensions économiques ont, presque toujours, emprunté un corridor industriel. La Grande-Bretagne du XVIIIe et du XIXe siècle n’a pas été d’abord une économie de services. Elle a été la première grande économie manufacturière, transformant le coton, le fer, puis multipliant les machines et les procédés. Les États-Unis, au XIXe siècle, n’ont pas bondi vers la finance ou le divertissement ; ils ont construit un appareil productif colossal, des chemins de fer à l’acier, de la chimie à l’automobile. L’Allemagne a fait de l’ingénierie, de la chimie, de l’outillage, le cœur de sa puissance. Le Japon de l’ère Meiji, puis de l’après-guerre, a industrialisé à grande vitesse. La Corée du Sud et Taïwan ont forgé, en quelques décennies, des champions manufacturiers et technologiques. La Chine a été, depuis la fin des années 1970, le cas le plus massif de transformation structurelle par l’industrie, et même lorsqu’elle vise aujourd’hui l’innovation, elle le fait sur une base manufacturière gigantesque. On peut toujours trouver des contre-exemples apparents : des micro-États spécialisés dans la finance, des économies touristiques, des pays à rente pétrolière. Mais ces trajectoires ne sont pas des modèles généralisables pour des pays à population importante. Une place financière prospère peut exister avec peu d’habitants et beaucoup de capitaux externes ; un paradis touristique peut s’enrichir si sa géographie est exceptionnelle et sa population réduite ; un État rentier peut afficher un PIB par tête élevé sans construire une base productive diversifiée, jusqu’au jour où les termes de l’échange se retournent. Les grands pays qui deviennent durablement riches, eux, bâtissent des capacités productives dans les biens échangeables, et la manufacture en a été historiquement le vecteur principal. Ce constat a été théorisé de multiples façons. Nicholas Kaldor, au sein de la tradition post-keynésienne, a popularisé l’idée que la manufacture est un moteur de croissance, parce qu’elle concentre des rendements croissants, des apprentissages cumulatifs, et entraîne le reste de l’économie. Que l’on adhère ou non à tous les détails kaldoriens, l’intuition demeure puissante : une économie se transforme quand elle déplace travail et capital vers des secteurs où la productivité peut augmenter rapidement, et où les innovations se diffusent largement.
Le cœur du développement, dans la plupart des pays pauvres, n’est pas d’abord une question de “faire croître ce qui existe”. C’est une question de réallouer le travail. La majorité de la population active se trouve souvent dans des activités à très faible productivité moyenne : petite agriculture peu mécanisée, commerce de rue, micro-services informels. Les écarts de productivité entre secteurs sont gigantesques. Dans ce contexte, la croissance la plus puissante est celle qui combine deux forces : l’augmentation de la productivité à l’intérieur des secteurs, et le déplacement de travailleurs vers des activités plus productives. Pourquoi la manufacture joue-t-elle ici un rôle si singulier ? Parce qu’elle offre historiquement un compromis rare : elle peut absorber des travailleurs de qualification initiale modeste, tout en leur permettant d’augmenter progressivement leur productivité grâce à la mécanisation, à l’organisation et à l’apprentissage. Elle est une “échelle” : on peut commencer par assembler, puis fabriquer des composants, puis concevoir, puis innover. Les services, eux, sont beaucoup plus polarisés : certains sont très productifs mais exigent un capital humain élevé ; d’autres sont accessibles mais stagnants en productivité, et souvent non échangeables.
Dani Rodrik a produit un résultat empirique qui a marqué la littérature : la productivité du travail dans de nombreuses branches manufacturières tend à converger “sans condition” entre pays, c’est-à-dire que les pays en retard peuvent rattraper plus vite dans la manufacture que dans l’économie prise dans son ensemble. En termes simples : un pays pauvre peut, en entrant dans certaines industries manufacturières, bénéficier de technologies, de standards et de possibilités de rattrapage qui rendent la convergence plus accessible, à condition d’être connecté aux marchés et de ne pas étouffer la compétitivité par des politiques destructrices. Ce résultat n’est pas un détail technique. Il explique pourquoi tant de pays ont utilisé l’industrialisation exportatrice comme ascenseur : elle ouvre une voie de rattrapage où l’écart technologique peut être comblé par l’importation de machines, l’apprentissage organisationnel, l’investissement et l’intégration aux chaînes de valeur. La manufacture, surtout lorsqu’elle est exposée à la concurrence internationale, impose une discipline d’efficacité. Elle standardise, mesure, compare, corrige. Elle oblige à faire mieux, parce que le client mondial n’achète pas la rhétorique, il achète la qualité et le prix. On voit alors pourquoi l’idée de “sauter” la manufacture est risquée : ce n’est pas seulement une question de préférences sectorielles, c’est une question de mécanisme de rattrapage. Si le rattrapage est statistiquement plus robuste dans la manufacture, contourner la manufacture revient à contourner une des voies les plus testées de convergence.
Il faut maintenant expliciter ce que la manufacture apporte de particulier. Il ne s’agit pas d’une nostalgie de l’âge industriel. Il s’agit de comprendre des mécanismes.
Premier mécanisme : l’échangeabilité à grande échelle. Les biens manufacturés se transportent, se stockent, se standardisent, se vendent sur des marchés mondiaux. Beaucoup de services restent locaux ou difficiles à exporter. Certes, le numérique rend certains services exportables. Mais la profondeur des marchés de biens manufacturés, la capacité à intégrer des millions de travailleurs dans des chaînes de production orientées export, demeure historiquement sans équivalent.
Deuxième mécanisme : l’apprentissage cumulatif. La manufacture impose des routines de qualité, de mesure, de répétition, qui favorisent l’apprentissage par la pratique. Cette idée, proche du “learning by doing”, se manifeste dans la montée en compétence des travailleurs et des managers, dans la capacité à réduire les défauts, à améliorer les procédés, à maîtriser les intrants. Les services, surtout les services informels, n’ont pas toujours ce même caractère cumulatif et standardisable.
Troisième mécanisme : les rendements croissants et les effets d’entraînement. Une usine ne vit pas seule. Elle exige de l’énergie, des pièces, des emballages, du transport, des services de maintenance, des banques, des assurances, des normes, des laboratoires, des formations. Cette toile de relations crée des externalités, une densité économique, et souvent un multiplicateur d’emplois.
Quatrième mécanisme : la diffusion technologique. Les technologies industrielles se diffusent dans l’économie via la sous-traitance, la maintenance, la formation, l’imitation, la mobilité des travailleurs. Une économie sans base industrielle tend à importer des biens “boîtes noires” sans apprendre à les produire, les réparer, les améliorer. Elle consomme la technologie sans la digérer.
Cinquième mécanisme : la “complexité” productive. L’on peut penser le développement comme accumulation de capacités complémentaires qui permettent de produire des biens de plus en plus complexes. Or, la manufacture, par sa variété de procédés, de composants, de standards, est un terrain privilégié de cette accumulation de capacités.
Le débat sur “sauter” l’industrie est particulièrement brûlant en Afrique subsaharienne, parce que la région connaît une urbanisation rapide, une démographie dynamique, et une création d’emplois formels insuffisante. Or, les données montrent une part manufacturière souvent faible et parfois en baisse relative sur longue période, pendant que les services augmentent en poids, mais souvent sous forme d’informel. Ce schéma est inquiétant. Urbaniser sans industrialiser, c’est déplacer la pauvreté. Le résultat est une ville qui consomme des biens importés, vit de petits services, dépend de rentes (aide, ressources naturelles, transferts), et se fragilise à chaque choc externe. Cela ne signifie pas que l’Afrique “doit refaire” l’industrialisation du XIXe siècle. Cela signifie que l’Afrique doit construire une base productive échangeable compétitive. Dans certains pays, l’agro-industrie est un point d’entrée naturel : transformer localement le cacao, le coton, les noix de cajou, les fruits, le poisson, au lieu d’exporter des matières brutes et d’importer des produits à plus forte valeur. Dans d’autres, le textile, les matériaux de construction, l’assemblage électronique, la pharmaceutique générique, ou des composants liés à la transition énergétique peuvent jouer ce rôle. Mais dans tous les cas, l’enjeu est le même.
On peut toujours construire des vitrines de modernité : des quartiers d’affaires, des incubateurs, des conférences tech, des tours de verre. Mais un pays ne se développe pas par vitrines. Il se développe quand la productivité moyenne de millions de travailleurs augmente durablement. Les services modernes peuvent enrichir une minorité et améliorer l’efficacité de l’économie. Ils peuvent créer des îlots de productivité. Mais l’industrialisation compétitive, historiquement, a été une des rares forces capables de hausser la productivité de masse, en absorbant des travailleurs peu qualifiés et en les insérant dans des systèmes d’apprentissage et de standardisation. Les services comptent, mais ils ne remplacent pas la manufacture comme colonne vertébrale d’une trajectoire de prospérité à grande échelle. Le développement n’est pas une simple montée du PIB. C’est une transformation de la société par l’augmentation de la productivité, la stabilisation des revenus, l’élargissement des compétences, la diversification des exportations et la capacité à résister aux chocs. Dans cette transformation, la manufacture a joué, et joue encore, un rôle singulier.
Jed Sophonie KOBOUDE