Togo : banques en crise, digitalisation accélérée et emplois menacés, la mutation du secteur bancaire au prix fort

Les points clés :

  • Les fermetures d’agences et les licenciements massifs révèlent une crise profonde du secteur bancaire togolais malgré un renforcement prudentiel des réserves.

  • La digitalisation accélérée, soutenue par un financement de 100 millions de dollars de la Banque mondiale, transforme radicalement le modèle bancaire.

  • Cette mutation technologique s’accompagne d’une précarisation de l’emploi et d’un risque d’exclusion bancaire pour les populations rurales.


Le paysage bancaire togolais traverse une période de turbulences inédites. Longtemps perçu comme un pilier de stabilité économique, le secteur voit aujourd’hui ses fondements ébranlés par une double dynamique : une restructuration intense du réseau physique des agences et une digitalisation accélérée des services financiers, propulsée par des technologies numériques émergentes et des financements majeurs. Ces évolutions, qui s’inscrivent dans une tendance globale du secteur financier, posent cependant des enjeux sociaux et économiques considérables pour le pays.

L’année 2025 aura été marquée par une série de décisions lourdes de conséquences. Parmi les épisodes les plus frappants figure la fermeture de plusieurs agences de SUNU Bank Togo dans le cadre d’un plan de réorganisation drastique. Face à des difficultés financières, cette filiale a mis en œuvre un plan comprenant la fermeture de sept agences, des suppressions de postes et une réallocation des effectifs. Les syndicats ont vigoureusement dénoncé ces mesures, estimant que l’explication d’« optimisation des coûts » masque une mauvaise gestion.

Dans la foulée, Orabank Togo a annoncé la fermeture progressive de quatre agences physiques à Assahoun, Mango, Kégué et sur le boulevard des Armées à Lomé, à compter de février 2026, dans le cadre d’une stratégie de réorganisation de son réseau. Cette fermeture s’inscrit dans une logique de réduction de l’empreinte physique des banques et de transition vers des services digitaux pour répondre à la baisse des visites en agence.

Sur le plan prudentiel et réglementaire, les banques togolaises maintiennent des réserves supérieures aux exigences de la BCEAO, avec un solde net de 157,6 milliards FCFA, bien au-dessus du minimum requis de 71,5 milliards FCFA. Ce niveau de liquidités témoigne d’une rigueur accrue dans la gestion des risques, malgré les tensions structurelles qui traversent le secteur.

La révolution numérique : opportunité et menace

La transformation numérique du Togo, catalysée par un financement de 100 millions de dollars approuvé par la Banque mondiale en décembre 2024, vise à connecter institutions publiques et populations au haut débit, tout en stimulant les compétences numériques et l’entrepreneuriat dans le pays. Ce programme s’inscrit dans la stratégie nationale « Togo Digital 2025 » qui ambitionne de porter la contribution du numérique à 10 % du PIB national.

À l’échelle continentale, cette dynamique de digitalisation bancaire n’est pas unique au Togo : un rapport sur le numérique bancaire en Afrique révèle que 60 % des banques africaines ont déjà digitalisé la majorité de leurs opérations, souvent pour rester compétitives face aux fintechs et aux néobanques.

L’essor de la digitalisation s’accompagne d’une adoption massive de technologies comme l’intelligence artificielle (IA), les chatbots, les systèmes de détection automatisée de fraudes ou encore les algorithmes avancés pour la gestion des risques. Selon des données sectorielles, plus de 80 % des institutions financières africaines prévoient d’investir massivement dans l’IA d’ici 2025, une accélération qui transforme profondément les métiers bancaires.

Parallèlement, la montée en puissance du mobile money grignote le territoire traditionnel des banques : des acteurs comme Orange Money ou Wave captent une clientèle qui, historiquement, dépendait des services bancaires classiques. Cette concurrence digitale intensifie la pression sur les marges des banques et réduit la fréquentation des agences physiques, les poussant à rationaliser leurs réseaux.

Les enjeux sociaux et humains

Cette transition technologique, bien qu’inévitable et potentiellement bénéfique pour l’efficacité du secteur, a un coût humain réel. La suppression d’emplois suite à des fermetures d’agences représente une fragilisation directe des travailleurs du secteur, qui figurent parmi les mieux rémunérés au Togo. Dans un contexte où le revenu moyen reste modeste, la perte d’un poste bancaire peut signifier une chute significative du niveau de vie pour des familles entières.

Au-delà de l’emploi, ces restructurations ont également un impact territorial majeur. La fermeture d’agences dans des zones comme Sotouboua, Mango ou Kégué prive des communautés entières de services financiers de proximité, renforçant le risque d’exclusion bancaire. Dans un pays où le taux de bancarisation stagne autour de 25 % et où une part importante de la population vit en zones rurales, la disparition de points de contact physiques peut accentuer les inégalités d’accès aux services financiers et réduire les opportunités d’inclusion économique.

Une mutation inégale des métiers de la banque

La digitalisation des services bancaires conduit à une recomposition profonde des métiers : les guichetiers, chargés de clientèle et autres agents administratifs voient leurs fonctions s’automatiser ou disparaître progressivement. Alors que certaines technologies peuvent améliorer la rapidité et la qualité des services, elles requièrent aussi des compétences nouvelles, analyse des données, cybersécurité, gestion de plateformes numériques, souvent absentes chez les personnels historiques.

Cette mutation numérique, si elle n’est pas accompagnée de programmes massifs de formation et de reconversion professionnelle, risque d’entraîner une précarisation accrue de l’emploi. Des travailleurs qualifiés dans des fonctions traditionnelles pourraient se retrouver marginalisés, faute de compétences adaptées au nouveau paradigme bancaire.

Vers un nouveau modèle bancaire ?

Pour répondre à ces défis, plusieurs pistes émergent : renforcer le dialogue social entre banques, syndicats et autorités de régulation ; conditionner les restructurations à des plans sociaux négociés ; et développer des programmes de formation pour aider à la reconversion des employés vers des métiers liés au numérique.

Parallèlement, les jeunes entreprises fintech jouent un rôle croissant dans l’inclusion financière. L’exemple d’Ollo Africa, qui a récemment obtenu l’agrément de la BCEAO comme établissement de paiement pour son application Ohana Africa, illustre l’évolution du secteur vers des solutions numériques innovantes. Ce type de service contribue à transformer l’épargne collective informelle en services formels et accessibles, facilitant l’inclusion de populations encore mal desservies par les banques traditionnelles.

Pourquoi est-ce important ?

La transformation du secteur bancaire togolais dépasse la seule logique d’adaptation technologique : elle touche aux fondements socio-économiques du pays. Les banques jouent un rôle central dans la mobilisation de l’épargne, la distribution de crédits aux entreprises, et la facilitation des transactions économiques quotidiennes. Une crise ou une mutation mal gérée dans ce secteur peut avoir des effets domino sur l’investissement, la création d’emplois et l’inclusion financière.

Dans une économie où les PME peinent encore à accéder au crédit, où la croissance économique reste dépendante d’une diversification accrue, et où les inégalités territoriales persistent, la digitalisation rapide du secteur bancaire doit être accompagnée de politiques publiques fortes qui protègent les travailleurs, sécurisent l’accès aux services pour tous, et encouragent une harmonisation entre innovation et équité.

L’enjeu va bien au-delà de l’avenir des métiers de banque : il s’agit de bâtir un modèle financier inclusif capable de soutenir une croissance durable, d’élargir l’accès au crédit et de renforcer la résilience économique des populations togolaises et, plus largement, ouest-africaines.

Suivant
Suivant

Le Nigeria face à sa dépendance pétrolière : la NNPC mise sur un partenaire chinois pour relancer ses raffineries