Les points clés :
Depuis plusieurs décennies, la Côte d’Ivoire et le Ghana dominent la production mondiale de cacao sans pour autant contrôler pleinement les revenus générés par cette matière première stratégique. Cette réalité pourrait connaître un tournant majeur. Réunis à Abidjan lors d’un sommet de haut niveau consacré à l’avenir de l’économie cacaoyère, les présidents Alassane Ouattara et John Dramani Mahama ont annoncé une nouvelle étape dans leur coopération : l’harmonisation des politiques de fixation des prix bord champ du cacao.
L’annonce dépasse largement le cadre d’un simple accord bilatéral. Elle traduit la volonté des deux géants africains de parler d’une seule voix sur un marché mondial où les producteurs restent souvent les moins rémunérés de la chaîne de valeur. Ensemble, la Côte d’Ivoire et le Ghana assurent environ 60 % de l’offre mondiale de cacao et près de 80 % de la production africaine. Cette position dominante leur confère un pouvoir de marché considérable, longtemps sous-exploité.
En décidant d’harmoniser leurs politiques de prix, Abidjan et Accra cherchent à mettre fin à une situation récurrente qui fragilise les revenus des producteurs : les mouvements transfrontaliers de cacao provoqués par les différences de rémunération entre les deux pays. Lorsque les prix sont plus attractifs d’un côté de la frontière, des volumes importants de fèves sont acheminés clandestinement vers le pays voisin, privant les États de recettes fiscales et perturbant les mécanismes nationaux de commercialisation.
Cette nouvelle stratégie prévoit un cadre commun de détermination des prix producteurs, un alignement accru des mécanismes de commercialisation ainsi qu’un partage renforcé des informations de marché. Les deux pays souhaitent également coordonner davantage leurs « trading rooms » et leurs systèmes d’intelligence économique afin de mieux anticiper les évolutions des marchés internationaux.
Cette coopération s’inscrit dans la continuité de l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana (CIGCI), lancée en 2018 avec l’ambition de redonner davantage de pouvoir aux producteurs africains. L’une des mesures phares de cette initiative demeure le Différentiel de Revenu Décent (Living Income Differential, LID), une prime de 400 dollars par tonne imposée aux acheteurs internationaux afin d’améliorer la rémunération des planteurs. Cette réforme a constitué une rupture majeure dans la gouvernance mondiale du cacao en reconnaissant que les revenus agricoles demeuraient insuffisants pour garantir des conditions de vie décentes aux producteurs.
Au-delà de la question des prix, les deux chefs d’État affichent une ambition plus large : repositionner l’Afrique au cœur de la création de valeur du cacao. Aujourd’hui encore, la majorité des fèves produites en Afrique de l’Ouest est exportée sous forme brute avant d’être transformée en Europe, en Amérique du Nord ou en Asie. Cette situation prive les pays producteurs d’une part importante des revenus générés par le chocolat et les produits dérivés.
Face à cette réalité, la Côte d’Ivoire et le Ghana entendent accélérer la transformation locale des fèves, développer des industries agroalimentaires nationales et stimuler la consommation régionale des produits chocolatés. Une telle orientation pourrait permettre de créer davantage d’emplois industriels, d’augmenter les recettes fiscales et de réduire la dépendance vis-à-vis des fluctuations des cours mondiaux.
Car les défis restent nombreux. Malgré la flambée historique des prix du cacao observée entre 2024 et 2025, la filière demeure confrontée à des risques structurels. Le changement climatique affecte la productivité des plantations. Les maladies végétales, notamment le virus des pousses gonflées, continuent de menacer des milliers d’hectares. L’exploitation minière illégale progresse dans certaines zones cacaoyères et réduit les superficies cultivables. À cela s’ajoutent les nouvelles exigences environnementales des marchés européens, notamment les règles de traçabilité et de lutte contre la déforestation qui imposent des investissements supplémentaires aux producteurs.
Conscients de ces enjeux, les deux pays ont annoncé un renforcement de leur coopération scientifique afin de développer des solutions communes contre les maladies du cacao et améliorer la résilience climatique des exploitations. Cette dimension technique apparaît désormais essentielle pour préserver la compétitivité de la filière sur le long terme.
Au-delà de l’axe Abidjan-Accra, les deux dirigeants souhaitent également élargir leur initiative à d’autres pays producteurs africains. L’objectif est de bâtir progressivement un front commun capable d’influencer davantage les règles du commerce international du cacao et de peser face aux multinationales du négoce et de la transformation. Cette démarche rappelle, à certains égards, les stratégies de coopération mises en œuvre dans d’autres secteurs de matières premières où les pays producteurs cherchent à mieux valoriser leurs ressources.
Pourquoi est-ce important ?
L’accord conclu à Abidjan pourrait constituer l’une des évolutions les plus importantes du marché mondial du cacao depuis la création du Différentiel de Revenu Décent. En harmonisant leurs politiques de prix et leurs mécanismes de commercialisation, la Côte d’Ivoire et le Ghana cherchent à corriger un déséquilibre historique : celui d’une filière où les principaux producteurs captent une part limitée de la richesse créée.
Cette démarche intervient à un moment charnière pour le cacao africain. Les cours mondiaux demeurent volatils, les exigences environnementales se renforcent et les défis climatiques s’intensifient. Dans ce contexte, la coopération entre les deux leaders mondiaux apparaît comme une tentative de reprendre l’initiative stratégique et de bâtir une filière plus résiliente.
Si cette harmonisation produit les effets attendus, elle pourrait servir de modèle à d’autres matières premières africaines et accélérer l’émergence d’une diplomatie économique continentale davantage orientée vers la création de valeur locale. Pour les millions de familles vivant du cacao en Afrique de l’Ouest, l’enjeu dépasse les prix : il s’agit de savoir si le continent pourra enfin transformer sa puissance agricole en véritable puissance économique.
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