Les points clés :
Pendant longtemps, la réussite d’un médecin reposait essentiellement sur ses compétences cliniques. Aujourd’hui, l’évolution du secteur de la santé impose une nouvelle réalité : savoir soigner ne suffit plus. Il faut également savoir gérer. C’est dans cette perspective que l’Ordre National des Médecins du Togo (ONMT) a réuni à Lomé plus de 200 médecins, promoteurs de structures sanitaires privées, comptables et gestionnaires autour d’un séminaire consacré à la fiscalité, à la gestion comptable et aux formes juridiques des établissements de santé.
Au-delà de son aspect technique, cette initiative met en lumière une transformation profonde du paysage sanitaire togolais. Le développement du secteur privé de la santé, l’augmentation des investissements dans les infrastructures médicales et le renforcement des exigences réglementaires obligent désormais les praticiens à maîtriser des compétences autrefois considérées comme secondaires.
Dans un contexte où les établissements privés occupent une place croissante dans l’offre de soins en Afrique, la question de leur gouvernance devient centrale. Selon les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le secteur privé représente une part significative des prestations sanitaires dans plusieurs pays africains, particulièrement dans les zones urbaines où il complète l’offre publique. Cette évolution renforce la nécessité de disposer de structures financièrement viables, juridiquement conformes et administrativement performantes.
Pour le Dr Ekue Ametitovi, vice-président du Conseil de l’ONMT, cette formation s’inscrit pleinement dans la mission d’accompagnement de l’Ordre. « L’Ordre, dans sa mission de régulation professionnelle médicale et d’accompagnement des structures sanitaires privées, organise régulièrement ce type de rencontre, au moins une fois par trimestre. Cette fois-ci, nous avons estimé nécessaire d’aborder les bonnes pratiques en matière de gestion comptable, de fiscalité ainsi que le choix éclairé d’une forme juridique, compte tenu de ses implications fiscales », a-t-il expliqué.
L’importance de cette démarche apparaît à travers l’engouement suscité par la rencontre. Initialement prévue pour sensibiliser environ 200 médecins, la formation a finalement dépassé cet objectif. Pour les organisateurs, les nombreuses interrogations soulevées par les participants révèlent un besoin réel d’accompagnement dans des domaines souvent peu abordés au cours des études médicales.
Cette problématique n’est pas propre au Togo. Dans plusieurs pays africains, les autorités sanitaires et les organisations professionnelles constatent que de nombreuses structures médicales rencontrent des difficultés liées à la gestion administrative, au respect des obligations fiscales ou encore à la maîtrise des coûts d’exploitation. Ces défis peuvent affecter la qualité des soins, limiter les investissements et fragiliser la pérennité des établissements.
Les échanges organisés à Lomé ont ainsi porté sur des sujets stratégiques tels que le choix de la forme juridique adaptée à une structure sanitaire privée, les procédures d’enregistrement, la gestion financière, la fiscalité appliquée au secteur de la santé ainsi que les interactions entre organisation juridique et optimisation fiscale.
L’un des enseignements majeurs du séminaire concerne justement la nature juridique de l’activité médicale. Intervenant devant les participants, Me Akouvi Alla-Sene, greffière en charge du RCCM, spécialiste en administration et gouvernance des entreprises, a rappelé une distinction fondamentale souvent méconnue.
« Le métier de médecin n’est pas une activité commerciale. Les structures sanitaires ne devraient donc pas adopter une forme juridique commerciale prévue par l’OHADA. Les praticiens peuvent plutôt s’immatriculer sous la forme de sociétés civiles professionnelles, de sociétés coopératives ou de groupements d’intérêt économique. Le Code de déontologie, en son article 86, ainsi que le Code de la santé publique, notamment son article 178, reconnaissent d’ailleurs la possibilité de créer des sociétés civiles professionnelles pour exercer en commun », a-t-elle précisé.
Cette clarification intervient dans un environnement où les enjeux réglementaires deviennent de plus en plus complexes. Depuis plusieurs années, les États de l’espace OHADA multiplient les réformes destinées à améliorer la transparence, la gouvernance et la conformité des entreprises. Les établissements sanitaires privés ne sont pas exemptés de ces exigences.
Sur le plan économique, la professionnalisation de la gestion des structures médicales constitue également un levier d’investissement. Une clinique ou un cabinet médical disposant d’une comptabilité rigoureuse, d’une gouvernance claire et d’un cadre juridique adapté est davantage en mesure d’accéder à des financements bancaires, d’attirer des partenaires techniques ou d’investir dans des équipements modernes.
Cette évolution rejoint les ambitions du gouvernement togolais en matière de renforcement du système de santé. Ces dernières années, le pays a multiplié les investissements dans les infrastructures sanitaires, la couverture santé et la modernisation des services médicaux. Dans cette dynamique, le secteur privé est appelé à jouer un rôle complémentaire de plus en plus important aux côtés des structures publiques. L’initiative de l’ONMT témoigne ainsi d’un changement de paradigme. Le médecin moderne n’est plus seulement un praticien ; il devient également un gestionnaire, un entrepreneur et un acteur économique dont les décisions influencent directement la qualité et la durabilité des services de santé proposés aux populations.
Pourquoi est-ce important ?
La formation de plus de 200 médecins à la gestion d’entreprise révèle une évolution majeure du secteur de la santé au Togo. À mesure que les structures sanitaires privées se développent, les enjeux de gouvernance, de conformité fiscale et de gestion financière deviennent aussi importants que les compétences médicales elles-mêmes. Cette initiative pourrait contribuer à réduire les fragilités administratives observées dans certaines structures de santé, améliorer leur accès au financement et renforcer leur pérennité. À terme, une meilleure gestion des établissements sanitaires pourrait également se traduire par des investissements accrus, une amélioration de la qualité des soins et une plus grande confiance des patients.
Dans un contexte où la santé est devenue un secteur économique stratégique, la professionnalisation de la gouvernance médicale apparaît comme un levier essentiel pour accompagner la transformation du système sanitaire togolais. Le défi des prochaines années ne sera plus seulement de former davantage de médecins, mais aussi de former des dirigeants capables de gérer efficacement les établissements qui porteront l’offre de soins de demain.
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