Les points clés :
Pourquoi l’Afrique peine-t-elle à parler d’une seule voix face aux crises qui secouent le monde ? Pourquoi certaines tragédies qui frappent le continent, notamment dans le Sahel, suscitent-elles des réactions limitées de la part des États africains eux-mêmes ? Ces interrogations étaient au cœur de l’intervention du ministre togolais des Affaires étrangères, le Professeur Robert Dussey, lors de son entretien accordé à l’émission « Moment de Vérité » animée par le journaliste Alain Foka.
À travers cette prise de parole, le chef de la diplomatie togolaise ne s’est pas contenté d’évoquer les enjeux sécuritaires actuels. Il a dressé un diagnostic plus large sur la place de l’Afrique dans les rapports de force internationaux, tout en proposant une réflexion sur les mécanismes qui limitent la capacité du continent à défendre collectivement ses intérêts.
Selon Robert Dussey, le silence observé face à certaines crises ne relève pas d’une explication unique. Il résulte d’un ensemble de facteurs historiques, politiques et psychologiques qui continuent d’influencer les comportements des élites africaines. Le ministre cite notamment la peur, l’ignorance, l’inconscience ou encore la lâcheté comme autant d’éléments susceptibles d’expliquer l’absence de réactions fortes face à certains événements majeurs. Une analyse qu’il avait déjà développée dans son ouvrage "L’Afrique malade de ses hommes politiques".
Cette réflexion intervient dans un contexte géopolitique particulièrement tendu. L’Afrique de l’Ouest demeure confrontée à une dégradation persistante de la situation sécuritaire dans le Sahel. Les attaques terroristes continuent de fragiliser le Mali, le Burkina Faso et le Niger, tandis que les pays côtiers du Golfe de Guinée renforcent leurs dispositifs de prévention face au risque d’extension de la menace djihadiste. Selon les Nations unies, le Sahel reste aujourd’hui l’un des principaux épicentres du terrorisme mondial. Les conséquences économiques sont considérables, affectant les investissements, le commerce régional et la stabilité budgétaire de nombreux États.
Évoquant l’attaque du 25 avril au Mali, Robert Dussey a dénoncé ce qu’il considère comme une convergence entre groupes rebelles armés et organisations djihadistes. Pour le ministre togolais, ces alliances constituent une menace directe pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, dans la mesure où les enjeux sécuritaires dépassent largement les frontières nationales.
Cette lecture rejoint la stratégie diplomatique développée par le Togo ces dernières années. Sous l’impulsion de Lomé, plusieurs initiatives de dialogue ont été mises en place afin de maintenir les canaux de communication avec les pays du Sahel et de favoriser des approches concertées en matière de sécurité régionale. En avril 2026, la capitale togolaise a d’ailleurs accueilli une réunion de haut niveau consacrée à la nouvelle stratégie Togo-Sahel 2026-2028, destinée à renforcer la coopération entre les pays sahéliens et ceux du Golfe de Guinée.
Au-delà des questions sécuritaires, l’entretien du ministre togolais met également en lumière un débat de fond sur l’efficacité des institutions continentales. Robert Dussey reconnaît le rôle central de l’Union africaine mais estime que ses mécanismes décisionnels demeurent parfois trop lourds face à l’urgence de certaines situations. Cette critique rejoint des observations formulées par plusieurs analystes qui pointent régulièrement la lenteur des prises de position collectives africaines lors de crises majeures.
C’est dans cette perspective qu’est née l’Alliance Politique Africaine, une initiative portée par le Togo depuis 2023. Cette plateforme informelle de concertation rassemble actuellement plusieurs pays africains autour d’objectifs communs liés à la coopération politique, à la sécurité et au repositionnement stratégique du continent dans les affaires mondiales. L’APA se présente comme un cadre complémentaire à l’Union africaine et non comme une structure concurrente. Elle vise à offrir davantage de souplesse dans les consultations diplomatiques et à favoriser l’émergence de positions africaines concertées sur les grandes questions internationales.
L’importance croissante accordée à cette initiative se reflète dans les différentes conférences ministérielles organisées à Lomé et à Bamako. Lors de sa troisième conférence ministérielle en juin 2025, les participants avaient notamment débattu du repositionnement stratégique de l’Afrique dans un monde marqué par des recompositions géopolitiques majeures. Cette vision prend une dimension particulière dans le contexte actuel du Moyen-Orient. Robert Dussey a annoncé la tenue, le 3 juillet prochain à Lomé, d’une réunion extraordinaire regroupant plusieurs pays africains et des États du Golfe. L’objectif affiché est d’évaluer les conséquences de la crise moyen-orientale sur l’Afrique.
L’enjeu dépasse largement le cadre diplomatique. Les économies africaines demeurent fortement exposées aux fluctuations des marchés énergétiques mondiaux. Toute perturbation durable au Moyen-Orient peut entraîner une hausse des prix du pétrole, accroître les coûts du transport maritime et alimenter les tensions inflationnistes dans plusieurs pays africains importateurs d’énergie. Les conséquences peuvent également affecter les finances publiques, la sécurité alimentaire et les équilibres commerciaux. Dans ce contexte, la rencontre de Lomé apparaît comme une tentative d’anticipation stratégique. Elle pourrait déboucher sur une déclaration commune visant à renforcer la coopération entre l’Afrique et ses partenaires internationaux tout en définissant une approche plus coordonnée face aux crises mondiales.
Pourquoi est-ce important ?
L’intervention de Robert Dussey intervient à un moment où l’Afrique fait face simultanément à des défis sécuritaires, géopolitiques et économiques d’une ampleur inédite. Au-delà des critiques adressées aux élites africaines ou aux institutions continentales, le ministre togolais pose une question fondamentale : celle de la capacité du continent à défendre ses intérêts dans un monde en pleine recomposition. Le débat dépasse le seul cadre diplomatique. Derrière les crises sécuritaires du Sahel, les conflits internationaux ou les tensions énergétiques se cachent des enjeux économiques majeurs liés à l’investissement, au commerce, à l’emploi et à la stabilité des États.
L’Alliance Politique Africaine apparaît ainsi comme l’une des réponses expérimentées par certains pays pour accélérer les concertations et renforcer l’autonomie stratégique du continent. Reste à savoir si cette initiative parviendra à s’imposer durablement comme un outil d’influence diplomatique capable de compléter efficacement l’action de l’Union africaine. Dans un environnement international marqué par la compétition des puissances, les conflits armés et les mutations économiques, la capacité de l’Afrique à construire une parole collective crédible pourrait devenir l’un des principaux déterminants de son poids politique et économique au cours de la prochaine décennie.
Ne vous inquiétez pas, nous n'allons pas faire de spam.
Copyright © WestafDaily - 2026
Commentaires (0)