Les Émirats arabes unis à la conquête des mines africaines
08 juin 2026

Les Émirats arabes unis à la conquête des mines africaines

Par Timothée Adjogla

Les points clés :

  • Le Botswana sollicite le soutien des Émirats arabes unis pour renforcer son contrôle sur De Beers, le géant mondial du diamant.
  • De la RDC à la Zambie, Abou Dhabi s'impose comme un partenaire financier majeur dans les secteurs miniers stratégiques africains.
  • Cette montée en puissance offre de nouvelles opportunités de financement aux États africains, mais soulève aussi des questions de gouvernance, de transparence et de souveraineté économique.

L'Afrique est engagée dans une nouvelle bataille économique mondiale. Cette fois, il ne s'agit ni du pétrole ni des infrastructures, mais des minerais stratégiques qui alimenteront la transition énergétique mondiale, les technologies numériques et les industries du futur. Dans cette compétition internationale, un acteur gagne discrètement mais rapidement du terrain : les Émirats arabes unis.

Longtemps perçus comme une puissance financière du Golfe fondée sur les hydrocarbures, les Émirats sont aujourd'hui en train de devenir un acteur central du financement minier africain. De la République démocratique du Congo au Botswana, en passant par la Zambie, Abou Dhabi multiplie les investissements, les partenariats et les prises de participation dans les secteurs les plus stratégiques du continent.

La récente annonce du président botswanais Duma Boko concernant la recherche de partenaires pour financer une montée au capital de De Beers illustre parfaitement cette dynamique. Selon Bloomberg, le Botswana cherche à acquérir une part plus importante dans le géant mondial du diamant dont Anglo American souhaite céder sa participation de 85 %. Les Émirats arabes unis figurent parmi les partenaires privilégiés identifiés par Gaborone pour accompagner cette opération stratégique. 

Le Botswana face au défi de la souveraineté diamantifère

Le dossier De Beers constitue un enjeu économique majeur pour le Botswana. Le pays détient déjà 15 % du capital de l'entreprise mais souhaite désormais renforcer son influence sur la fixation des prix et la commercialisation des diamants. Cette ambition s'explique par le poids colossal du secteur diamantifère dans l'économie nationale. Les diamants représentent environ 80 % des exportations du Botswana et près d'un quart de son produit intérieur brut. Une grande partie de la production mondiale de De Beers provient d'ailleurs du territoire botswanais.

Cependant, le contexte est devenu plus complexe. Le marché mondial du diamant traverse une période difficile marquée par la baisse de la demande chinoise, la concurrence croissante des diamants synthétiques et le ralentissement économique mondial. Ces facteurs ont fragilisé les finances publiques du Botswana et contribué à une dégradation récente de sa notation souveraine. Face à cette situation, les Émirats apparaissent comme une source de financement crédible et rapide, capable d'accompagner les ambitions stratégiques du gouvernement botswanais.

La RDC, laboratoire de la stratégie émiratie

Bien avant le Botswana, la République démocratique du Congo avait déjà ouvert la voie à cette coopération avec les Émirats. En décembre 2022, Kinshasa a conclu un partenariat avec le groupe émirati Primera visant à formaliser l'exploitation artisanale de l'or et à réduire les flux de contrebande. Cette initiative a débouché sur la création de Primera Gold.

Les résultats ont été spectaculaires. Selon les données publiées par Primera Gold, les exportations officielles d'or artisanal sont passées de quelques dizaines de kilogrammes à plus de 5 tonnes en 2023. Cette progression spectaculaire traduit une meilleure intégration de la production artisanale dans les circuits officiels. Pour la RDC, l'objectif était double : accroître les recettes fiscales et réduire le financement des réseaux de contrebande qui alimentaient l'économie informelle dans les régions minières.

La Zambie et le pari du cuivre

La Zambie offre un autre exemple de cette diplomatie économique émiratie. Dans ce pays, l'intérêt porte principalement sur le cuivre, un métal devenu essentiel à la transition énergétique mondiale. Les véhicules électriques, les réseaux électriques intelligents et les infrastructures renouvelables nécessitent des quantités croissantes de cuivre.

Dans ce contexte, la société émiratie International Resources Holding (IRH) a acquis une participation majoritaire dans les actifs de Mopani Copper Mines, l'un des complexes miniers les plus importants d'Afrique australe. Cette opération a permis à la Zambie de mobiliser les ressources financières nécessaires pour relancer la production et moderniser les infrastructures, tout en conservant une participation publique significative dans l'entreprise.

Une stratégie bien plus large que les mines

Réduire l'intérêt des Émirats à une simple recherche de profits serait une erreur d'analyse. Les investissements miniers s'inscrivent dans une vision géoéconomique beaucoup plus vaste. Face à la perspective d'un monde moins dépendant du pétrole, les monarchies du Golfe cherchent à diversifier leurs économies et à sécuriser leur accès aux matières premières stratégiques.

Le cuivre, le cobalt, le lithium, le graphite, le nickel ou encore les terres rares sont devenus les nouveaux piliers de la croissance mondiale. Or, l'Afrique possède une part significative des réserves mondiales de ces ressources. Les Émirats cherchent ainsi à se positionner au cœur des chaînes de valeur du XXIe siècle.

Cette stratégie ne se limite pas aux mines. Les groupes émiratis investissent également dans les infrastructures portuaires, la logistique et les corridors commerciaux africains. Des opérateurs comme DP World ou Abu Dhabi Ports multiplient les investissements dans plusieurs ports africains, consolidant la position des Émirats comme plateforme mondiale de commerce entre l'Afrique, l'Asie et l'Europe.

Une concurrence mondiale pour les minerais critiques

La montée en puissance des Émirats intervient dans un contexte de compétition internationale intense. La Chine demeure aujourd'hui le principal acteur étranger dans de nombreuses filières minières africaines. Les États-Unis, l'Union européenne, l'Inde, la Turquie et les pays du Golfe cherchent également à sécuriser leurs approvisionnements. L'enjeu est considérable. Selon plusieurs organisations internationales, la demande mondiale de minerais critiques pourrait être multipliée plusieurs fois d'ici 2040 sous l'effet de la transition énergétique. L'Afrique devient ainsi l'un des terrains les plus stratégiques de la nouvelle géopolitique économique mondiale.

Les zones d'ombre du modèle émirati

Malgré les opportunités offertes, certains observateurs appellent à la prudence. Une étude publiée par l'ONG suisse SWISSAID a estimé qu'au moins 435 tonnes d'or ont été sorties illégalement d'Afrique en 2022. Selon cette étude, une grande partie de ces flux aurait transité par les Émirats arabes unis. L'organisation estime également que plus de 2 500 tonnes d'or africain de contrebande auraient rejoint les Émirats au cours de la décennie écoulée, pour une valeur dépassant 115 milliards de dollars.

Les autorités émiraties contestent toute complaisance et soulignent avoir renforcé leurs réglementations en matière de traçabilité et de lutte contre le blanchiment. Plusieurs réformes ont effectivement été introduites ces dernières années afin d'améliorer le contrôle du commerce de l'or. La question de la transparence des contrats constitue également un sujet récurrent. Certains accords conclus entre sociétés minières africaines et investisseurs étrangers demeurent peu détaillés publiquement, ce qui alimente les interrogations sur les retombées réelles pour les économies nationales.

Une opportunité historique pour les États africains

Malgré ces réserves, les États africains disposent aujourd'hui d'un levier de négociation inédit. La forte concurrence entre investisseurs internationaux leur offre la possibilité d'obtenir des conditions plus avantageuses, notamment en matière de transformation locale, de transfert de compétences, d'emploi et de développement industriel. De plus en plus de gouvernements africains souhaitent dépasser le simple modèle d'exportation de matières premières brutes pour développer des chaînes de valeur locales.

Le Botswana cherche à mieux contrôler la commercialisation de ses diamants. La RDC souhaite davantage transformer ses minerais stratégiques sur place. La Zambie ambitionne de devenir un centre régional du cuivre. Le Ghana mise sur une meilleure valorisation de son or. Ces ambitions convergent vers un même objectif : capter davantage de valeur ajoutée sur le continent.

Pourquoi est-ce important ?

La montée en puissance des Émirats arabes unis dans le financement minier africain marque un changement profond dans les équilibres économiques du continent. Pendant plusieurs décennies, les investissements miniers africains étaient principalement dominés par les groupes occidentaux ou chinois. L'arrivée d'acteurs du Golfe crée une nouvelle dynamique concurrentielle susceptible de renforcer le pouvoir de négociation des États africains. Pour l'Afrique de l'Ouest, cette évolution revêt une importance particulière. Des pays comme le Ghana, le Mali, la Guinée, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire ou encore le Niger disposent d'importantes ressources minières qui attirent déjà l'attention des investisseurs du Golfe.

Le défi pour ces pays sera de transformer cet intérêt en opportunité de développement industriel durable. L'enjeu ne consiste plus seulement à extraire davantage de minerais, mais à développer des raffineries, des unités de transformation, des infrastructures logistiques et des industries locales capables de créer de la valeur sur place. Dans un contexte où la transition énergétique mondiale accroît la demande pour les ressources africaines, les partenariats avec les Émirats pourraient constituer un accélérateur de développement. Mais leur succès dépendra de la capacité des États africains à négocier des accords transparents, équilibrés et alignés sur leurs priorités nationales.

Article précédent

Raffinerie Dangote : la suspension des ventes de c...

Laisser un commentaire

Commentaires (0)

Recevez toutes les newsletters

Ne vous inquiétez pas, nous n'allons pas faire de spam.