Afrique de l’Ouest : la CEDEAO réajuste sa stratégie contre l’insécurité alimentaire
Les points clés :
La CEDEAO change de tactique face à l’insécurité alimentaire, adoptant des mesures plus structurelles et anticipatives pour réduire l’impact des crises à répétition.
Près de 47 millions de personnes en Afrique de l’Ouest pourraient faire face à une crise alimentaire aiguë entre juin et août 2025 sans action urgente, selon les prévisions régionales.
Cette nouvelle approche s’appuie sur des réserves alimentaires régionales, le renforcement des systèmes de résilience climatique et l’intégration des échanges intra-régionaux pour atténuer les chocs multiformes (économiques, climatiques, sécuritaires).
À l’aube d’une crise alimentaire potentiellement sans précédent, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est contrainte de revoir profondément sa réponse aux défis qui assaillent la sécurité alimentaire régionale. Jadis limitée à des interventions d’urgence ponctuelles, l’organisation régionale s’oriente désormais vers des stratégies plus proactives, intégrées et structurelles pour affronter l’ampleur croissante des chocs confluent : dérèglements climatiques, conflits armés, instabilité politique, volatilité économique et déplacements massifs de populations.
L’insécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest et au Sahel a connu ces dernières années une aggravation rapide. Selon une analyse du Cadre Harmonisé publiée en mars 2025, 34,7 millions de personnes dans la sous-région nécessitent une assistance alimentaire et nutritionnelle urgente, un chiffre qui pourrait grimper à 47 millions durant la saison de soudure de juin à août 2025 si aucune mesure n’est prise. Cette projection place l’Afrique de l’Ouest au cœur d’une crise dont l’ampleur dépasse largement les capacités de réponse traditionnelles, soulignant l’impératif d’une politique régionale robuste et innovante.
La combinaison de facteurs, conflits persistants, inflation élevée, perturbations des échanges commerciaux, effets du changement climatique, fragilise les systèmes de production et de distribution alimentaire. Par exemple, les sécheresses prolongées et les inondations successives rendent les récoltes incertaines, accroissent la vulnérabilité des petits agriculteurs et mettent à rude épreuve les économies rurales déjà sous tension. L’insécurité alimentaire n’est plus seulement un problème humanitaire ponctuel : elle menace directement la stabilité socio-économique des États et pèse sur les trajectoires de développement de toute la région.
L’évolution de la réponse de la CEDEAO : de l’urgence à la résilience
Historiquement, la CEDEAO a mis en place une stratégie régionale de stockage de sécurité alimentaire dès 2012 afin de mutualiser les ressources céréalières des pays membres et d’intervenir en période de crise. Cette réserve régionale permet de mobiliser des stocks de denrées essentielles, céréales, légumineuses, huiles, en cas de choc alimentaire. Ce mécanisme, fondé sur la solidarité régionale, se compose de trois niveaux : les stocks de proximité, les stocks nationaux et la Réserve régionale de sécurité alimentaire.
Face à l’ampleur des crises récentes, la CEDEAO renforce cette stratégie en développant des capacités supplémentaires de stockage, de rotation des stocks et de déploiement logistique pour une réponse plus rapide et efficace. L’objectif est non seulement de répondre aux besoins immédiats mais aussi de prévenir les ruptures alimentaires avant qu’elles ne se transforment en catastrophes humanitaires.
Parallèlement, l’organisation met l’accent sur la facilitation des échanges intra-régionaux pour accroître la disponibilité des denrées alimentaires à travers les frontières ouest-africaines. Le Programme EAT (ECOWAS Agricultural Trade), soutenu notamment par la coopération allemande et la GIZ, s’emploie à harmoniser les politiques commerciales régionales et à simplifier les échanges agricoles transfrontaliers. Un tel renforcement des marchés internes vise à réduire la dépendance aux importations externes et à atténuer l’impact des fluctuations des prix mondiaux sur les économies locales.
Intégrer le changement climatique et les crises multidimensionnelles
La réalité climatique de la région est un facteur aggravant incontestable. Les dérèglements météorologiques, sécheresses prolongées, vagues de chaleur, pluies erratiques, exacerbent l’instabilité des systèmes agricoles basés majoritairement sur des pratiques pluviales. Dans un contexte où les rendements agricoles deviennent de plus en plus imprévisibles, la CEDEAO et ses partenaires cherchent à intégrer des mesures de résilience climatique dans leurs politiques alimentaires. Cela passe notamment par des investissements dans l’irrigation, la promotion de cultures résistantes aux aléas climatiques et l’amélioration des systèmes d’alerte précoce.
Cette approche inclut également l’adoption de actions anticipatoires, consistant à agir avant que les crises ne surviennent. La FAO soutient cette méthode en Afrique de l’Ouest et au Sahel, favorisant la planification préventive et le financement préarrangé pour réduire les coûts d’intervention et protéger les moyens de subsistance avant que les ménages ne soient plongés dans la faim.
Contextes politiques et défis de coopération régionale
Les défis politiques qui secouent la région compliquent également la tâche de la CEDEAO. L’organisation doit composer avec des transitions politiques instables et, dans certains cas, avec le départ ou l’isolement de certains États membres. Le retrait annoncé de pays tels que le Burkina Faso, le Mali et le Niger, souvent regroupés sous l’initiative appelée « Sahelexit », menace d’affaiblir la structure de coopération régionale. Ces dynamiques ont des répercussions directes sur les mécanismes de solidarité, y compris l’accès aux réserves alimentaires régionales et l’intégration des chaînes d’approvisionnement transfrontalières.
Dans ce contexte, la CEDEAO est confrontée au double défi de maintenir la cohésion entre ses membres tout en adaptant ses stratégies aux réalités politiques et économiques changeantes. Cela implique la nécessité de préserver des mécanismes de coopération efficaces, de garantir l’accès des populations vulnérables à l’aide humanitaire, et de renforcer les institutions régionales pour répondre à l’insécurité alimentaire croissante.
Pourquoi est-ce important ?
La transformation de la stratégie de la CEDEAO face à l’insécurité alimentaire n’est pas uniquement pertinente pour l’Afrique de l’Ouest, elle est cruciale pour l’avenir socio-économique de toute la région. La capacité à anticiper et à gérer les crises alimentaires a des implications profondes sur la croissance, la stabilité sociale, la sécurité politique et l’intégration économique.
À court terme, une réponse plus structurée permet de réduire les souffrances humaines, d’éviter des pics de malnutrition aiguë et de limiter les migrations forcées vers les zones urbaines ou au-delà des frontières. En renforçant les mécanismes de résilience régionale, la CEDEAO contribue à protéger les moyens de subsistance des populations rurales qui dépendent étroitement de l’agriculture et des marchés locaux.
À moyen terme, les politiques de facilitation des échanges régionaux et de stockage stratégique peuvent stimuler la sécurité alimentaire durable et encourager la croissance des industries agroalimentaires locales. Cela crée un cercle vertueux qui, s’il est bien mené, peut réduire la dépendance aux importations alimentaires coûteuses, dynamiser les économies nationales et offrir des opportunités économiques aux agriculteurs, commerçants et transformateurs locaux.
Enfin, à long terme, cette réorientation stratégique positionne l’Afrique de l’Ouest comme un modèle potentiel de résilience face aux crises alimentaires exacerbées par le changement climatique et les instabilités géopolitiques. Elle reflète une prise de conscience collective de la nécessité d’investir dans des solutions intégrées qui tiennent compte des réalités complexes du XXIᵉ siècle, où sécurité alimentaire, stabilité politique et développement économique sont indissociablement liés.