Le Togo saigne ses forêts : plus de 5 600 hectares disparaissent chaque année malgré les lois, les promesses et les milliards d’arbres annoncés
Les points clés
La perte annuelle du couvert forestier togolais approche 5 679 hectares, un chiffre alarmant malgré les campagnes de reboisement.
La principale cause reste l’exploitation illégale du bois, alimentée par une demande locale qui dépasse l’offre nationale.
Le gouvernement s’est fixé pour objectif de planter un milliard d’arbres d’ici 2030, un défi colossal face au rythme actuel de déforestation et aux contraintes légales.
Malgré une prise de conscience croissante, le Togo reste confronté à une dégradation continue de son couvert forestier. Selon les chiffres officiels rappelés par le ministre en charge de l’Environnement, environ 5 679 hectares de forêts disparaissent chaque année au Togo, soit un taux moyen de déforestation d’environ 0,40 % à 0,73 % par an selon les périodes analysées par des études environnementales. Cette perte annuelle s’inscrit dans une dynamique historique de réduction de la couverture arborée, où la pression humaine et économique s’exerce sur des forêts déjà limitées en ressources.
Le couvert forestier togolais ne représente qu’une faible part du territoire. Selon des données d’inventaire, la forêt et les formations boisées couvrent moins d’un quart du pays, avec des variations selon les sources (certains rapports indiquent environ 24 % mais d’autres plus récents montrent des parts plus faibles en raison de la réduction continue). Cette situation contraste avec d’autres pays africains où les zones forestières sont nettement plus étendues, soulignant la vulnérabilité particulière du Togo face à la déforestation.
Les causes profondes de la perte forestière
Une exploitation illégale persistante constitue la première et la plus flagrante des causes. Malgré l’existence de textes réglementaires et de campagnes de contrôle, de nombreux exploitants continuent d’extraire du bois sans autorisation, alimentant les marchés locaux et exerçant une pression rapide sur les forêts. Cette exploitation illégale est difficile à enrayer, notamment en raison de la faiblesse des moyens de contrôle, du manque de ressources humaines et matérielles, et parfois de la corruption, ce qui affaiblit l’efficacité de la législation en vigueur.
La demande locale de bois énergie demeure particulièrement forte. Comme dans de nombreuses économies africaines, le bois et le charbon de bois constituent les principales sources d’énergie domestique pour la cuisson et le chauffage. Une grande partie des ménages, surtout en zones rurales, dépend encore du bois pour leur énergie quotidienne, faute d’accès généralisé à des alternatives abordables comme le gaz ou l’électricité. Cette dépendance stimule une demande que l’offre nationale ne peut satisfaire durablement, poussant certains acteurs vers des coupes non autorisées pour combler le déficit.
Outre l’exploitation illégale et la demande d’énergie, l’agriculture sur brûlis et l’expansion des terres cultivables contribuent également à la perte des espaces boisés. Les pratiques agricoles traditionnelles nécessitent souvent la transformation de zones forestières en terres arables, entraînant une déforestation graduelle mais cumulative sur plusieurs décennies.
Les efforts de reboisement : encourageants mais insuffisants
Face à cette dynamique, le gouvernement et ses partenaires ont multiplié les actions de reboisement. Chaque année, à l’occasion de la Journée nationale de l’arbre, des milliers d’arbres sont plantés à travers le pays, impliquant des communautés locales, des organisations de la société civile et des agences internationales. En 2024, par exemple, plus de 9,14 millions d’arbres ont été plantés, couvrant environ 11 544 hectares de terres, selon des rapports officiels.
Les efforts nationaux, soutenus par les Nations Unies, se sont intensifiés avec des campagnes régulières de plantation et des appuis techniques, entraînant une progression des surfaces reboisées chaque année. En 2024, les Nations Unies ont également contribué à restaurer plus de 1 044 hectares, avec près de 2 millions d’arbres plantés dans le cadre de programmes conjoints avec l’État togolais.
Pour autant, ces plantations restent inférieures au volume de forêts perdues chaque année. Même lorsque plusieurs millions d’arbres sont plantés, l’impact net sur le couvert forestier reste limité si les jeunes plants ne survivent pas ou ne compensent pas entièrement la déforestation annuelle. Cela révèle un problème fondamental : il ne suffit pas de planter des arbres, il faut aussi assurer leur croissance, leur protection et l’amélioration des conditions écologiques pour qu’ils deviennent de véritables forêts durables.
Un cadre légal renforcé mais difficile à appliquer
Le Togo dispose d’un code forestier renforcé, qui impose des autorisations strictes pour la coupe, le transport et la commercialisation du bois. Ces règles ont pour objectif d’encadrer l’activité forestière, d’accroître la transparence et de sensibiliser les acteurs à l’exploitation durable. Cependant, le défi reste l’application effective de ces normes. Le manque de moyens de contrôle, la faible couverture géographique des agents forestiers, et l’impunité partielle pour certains exploitants illégaux compromettent la capacité de l’État à faire respecter ces textes.
Objectif 2030 : un milliard d’arbres et une forêt restaurée
Face à l’ampleur du phénomène, le gouvernement togolais a fixé des ambitions élevées, notamment l’objectif de planter un milliard d’arbres d’ici 2030 dans le cadre de ses engagements de restauration des paysages forestiers et de résilience climatique. Cette initiative s’inscrit dans une stratégie plus large de restauration des forêts, de soutien à la biodiversité et de lutte contre le changement climatique, en cohérence avec les Accords de Paris et les objectifs nationaux de développement durable.
Pour atteindre ces objectifs, il ne suffit pas d’augmenter le nombre de plants mis en terre : il faut aussi améliorer la gouvernance forestière, renforcer les contrôles, introduire des alternatives économiques à l’exploitation du bois, et intensifier les campagnes d’éducation et de sensibilisation auprès des communautés.
Pourquoi est-ce important ?
La déforestation n’est pas qu’un enjeu environnemental : elle impacte profondément l’économie, le climat, l’agriculture et la sécurité alimentaire du Togo et de toute l’Afrique de l’Ouest. Les forêts jouent un rôle clé dans la régulation des cycles hydrologiques, la protection des sols contre l’érosion, la biodiversité et la séquestration du carbone, contribuant à la résilience climatique dans une région particulièrement vulnérable aux aléas climatiques.
Pour les économies rurales, la forêt est une source d’emplois, de produits non-ligneux, et d’alternatives économiques. La perte continue des forêts réduit ces ressources, accroît la pauvreté, et pousse les populations vers des pratiques encore plus destructrices. À l’échelle régionale, des pays comme le Ghana et le Bénin confrontent des défis similaires, où l’exploitation forestière illégale et l’agriculture de subsistance contribuent à des pertes massives de couvert arboré.
La priorité donnée au reboisement et à la restauration des forêts est donc essentielle pour l’équilibre des écosystèmes, la sécurité alimentaire, la création de valeur dans les secteurs verts, et la transition vers des économies bas-carbone. Dans un contexte où le changement climatique accentue les risques de sécheresse, d’inondations et de dégradation des sols, le succès ou l’échec des politiques forestières togolaises aura des effets directs sur les moyens de subsistance des populations et sur la stabilité économique de la sous-région – faisant ainsi de la gestion des forêts un impératif non seulement environnemental, mais aussi économique et stratégique pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest.