Pétrole et gaz en Afrique de l’Ouest : la Gambie envoie un signal fort aux investisseurs mondiaux


Les points clés :

  • La Gambie se positionne comme une nouvelle frontière énergétique dans l’un des bassins offshore les plus prometteurs du monde.

  • La nomination de Cany Jobe à la tête de la Commission pétrolière intervient au moment où les capitaux internationaux recherchent de nouveaux relais de croissance en Afrique de l’Ouest.

  • Le bassin MSGBC, déjà riche de découvertes majeures au Sénégal et en Mauritanie, place Banjul au cœur d’une recomposition géoéconomique régionale.


La décision du président gambien Adama Barrow de nommer Cany Jobe directrice générale de la Commission pétrolière marque un tournant stratégique pour un pays qui ambitionne désormais de s’inscrire pleinement dans la nouvelle géographie énergétique de l’Afrique de l’Ouest. Longtemps restée en marge des grands flux d’investissements pétroliers, la Gambie tente aujourd’hui de transformer un potentiel géologique reconnu en véritable moteur de croissance, à l’heure où le continent attire une part croissante des budgets mondiaux d’exploration offshore.

Cette nomination intervient dans un contexte de compétition accrue entre États côtiers du golfe de Guinée et de l’Atlantique pour capter les investissements amont, alors que les majors et les compagnies indépendantes réorientent leurs portefeuilles vers des provinces à fort potentiel, moins matures mais mieux alignées sur les nouvelles exigences de rentabilité et de transition énergétique. Selon l’Agence internationale de l’énergie, l’Afrique représentera près de 20 % des investissements mondiaux dans l’exploration gazière offshore d’ici 2030, avec une concentration notable sur les bassins profonds de l’Atlantique Est, dont le MSGBC constitue l’un des cœurs géologiques.

Le bassin MSGBC, qui s’étend de la Mauritanie à la Guinée-Bissau en passant par le Sénégal et la Gambie, est aujourd’hui l’un des plus observés par l’industrie. Les découvertes de classe mondiale de Greater Tortue Ahmeyim, un projet gazier transfrontalier estimé à plus de 15 000 milliards de pieds cubes de réserves récupérables, et du champ pétrolier offshore de Sangomar, entré en production en 2024 avec un plateau attendu autour de 100 000 barils par jour, ont profondément modifié la perception du risque géologique dans la zone.

Dans ce contexte, la Gambie bénéficie d’un effet de voisinage géologique particulièrement favorable. Les structures sédimentaires, la stratigraphie et les systèmes pétroliers identifiés au large de Dakar et de Nouakchott se prolongent dans les eaux gambiennes, ce qui confère au pays un potentiel encore largement sous-exploré mais désormais crédible aux yeux des investisseurs. Selon les données de l’Africa Energy Chamber et de la Gambia Petroleum Commission, plus de 80 % des levés sismiques offshore ont déjà été réalisés, réduisant considérablement l’incertitude exploratoire, un facteur clé dans la décision d’investissement des compagnies internationales.

C’est précisément dans cette phase critique de transformation du potentiel en projets concrets que s’inscrit la nomination de Cany Jobe. Ingénieure de formation, forte de près de deux décennies d’expérience dans la chaîne de valeur pétrolière mondiale, passée par la China Petroleum Corporation, la PDVSA vénézuélienne, la Commission de la CEDEAO et la Gambia National Petroleum Corporation, elle incarne le profil technocratique et diplomatique recherché par Banjul pour crédibiliser son offre auprès des marchés financiers et des compagnies d’exploration.

Son rôle ne se limite pas à la promotion du domaine minier. Il s’agit également de piloter une réforme en profondeur du cadre réglementaire, avec l’adoption prochaine d’une nouvelle loi sur l’exploration, le développement et la production pétrolière, alignée sur les standards internationaux en matière de transparence, de fiscalité et de partage de production. La Banque mondiale souligne que la qualité du cadre institutionnel est devenue l’un des trois premiers critères d’arbitrage pour les investisseurs en Afrique subsaharienne, devant même le potentiel géologique brut.

La Gambie dispose aujourd’hui de plus de huit blocs offshore et de deux blocs onshore ouverts à l’investissement, dans une région où la demande mondiale de gaz naturel, portée par la transition énergétique et la recherche de sources moins carbonées que le charbon, devrait croître de plus de 30 % d’ici 2040 selon l’OPEP.

À l’échelle régionale, l’émergence progressive d’un pôle gazier et pétrolier MSGBC redessine les équilibres économiques. Le Sénégal table sur des recettes cumulées de plusieurs dizaines de milliards de dollars sur la durée de vie de ses projets offshore. La Mauritanie, avec Greater Tortue Ahmeyim, ambitionne de devenir un exportateur majeur de GNL vers l’Europe. La Guinée-Bissau et désormais la Gambie entendent se positionner dans ce sillage, misant sur des politiques d’attractivité et une intégration accrue aux chaînes de valeur régionales.

Pour l’Afrique de l’Ouest, l’enjeu dépasse la seule découverte d’hydrocarbures. Il s’agit de structurer des écosystèmes industriels, de développer des infrastructures portuaires, gazières et électriques, de former des compétences locales et de sécuriser des recettes budgétaires capables de financer la diversification économique. Selon la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, les projets énergétiques offshore dans le golfe de Guinée et l’Atlantique Ouest pourraient générer plus de 100 milliards de dollars d’investissements cumulés sur deux décennies, avec des effets d’entraînement significatifs sur l’emploi, la logistique et l’industrialisation.

Dans cette dynamique, la Gambie cherche à ne pas rester spectatrice. La réforme de sa gouvernance pétrolière, la montée en puissance de sa Commission, la professionnalisation de la gestion des données et l’ouverture proactive aux majors et indépendants traduisent une volonté politique claire : transformer un pays historiquement tourné vers le tourisme et l’agriculture en un acteur crédible de l’économie énergétique régionale.

Pourquoi est-ce important ?

La nomination de Cany Jobe symbolise bien plus qu’un simple changement administratif. Elle reflète l’entrée de la Gambie dans une nouvelle phase de son développement économique, où l’énergie devient un levier stratégique d’intégration régionale et de souveraineté financière. Dans un contexte où l’Afrique de l’Ouest cherche à capter une part plus équitable de la valeur de ses ressources naturelles, à sécuriser son approvisionnement énergétique et à financer sa transition industrielle, chaque nouveau pôle d’exploration compte.

Si la Gambie parvient à attirer des investissements significatifs dans ses blocs offshore, elle renforcera l’effet de masse critique du bassin MSGBC, consolidera les corridors énergétiques régionaux et participera à la constitution d’un espace énergétique ouest-africain plus intégré, capable de peser davantage dans les arbitrages mondiaux. À terme, cela pourrait contribuer à une meilleure résilience macroéconomique, à une diversification des recettes publiques et à un positionnement stratégique accru de l’Afrique de l’Ouest dans l’économie mondiale de l’énergie.

Précédent
Précédent

Washington relance l’AGOA

Suivant
Suivant

Le Togo saigne ses forêts : plus de 5 600 hectares disparaissent chaque année malgré les lois, les promesses et les milliards d’arbres annoncés