Crise du cacao en Côte d’Ivoire : comment l’effondrement des exportations et la chute des prix paralysent l’économie ivoirien
Les points clés :
La filière cacao ivoirienne se retrouve paralysée par une chute importante des exportations, entraînant l’accumulation de stocks aux ports et bloquant les circuits commerciaux.
Les prix mondiaux du cacao ont plongé d’environ 40 % en 2025, fragilisant les revenus des coopératives et des producteurs.
Les blocages administratifs et les problèmes de qualité des fèves exacerbent les conséquences économiques déjà lourdes pour les zones rurales dépendantes de cette culture.
La Côte d’Ivoire, qui fournit environ 40 % de la production mondiale de cacao et demeure le premier producteur mondial, est aujourd’hui confrontée à une crise d’une ampleur inédite dans sa filière emblématique. Alors que les récoltes s’accumulent dans les zones de production, les exportations ont ralenti de façon marquée, laissant les coopératives et les exportateurs face à des stocks croissants de fèves qui ne trouvent plus preneurs sur les marchés internationaux.
À l’origine de cette crise se trouve une chute prononcée des prix du cacao sur le marché mondial. Les cours internationaux ont plongé d’environ 40 % en 2025, passant d’un sommet proche de 9 000 USD la tonne en début d’année à environ 5 500 USD par tonne à la fin de la saison, selon des analyses récentes. Conséquence directe de cette baisse, de nombreux exportateurs se trouvent incapables de honorer des contrats conclus à des prix antérieurs plus élevés, entraînant ainsi une accumulation de près de 700 000 tonnes de cacao en attente dans les ports d’Abidjan et de San Pedro.
Les difficultés ne se limitent pas à la baisse des prix. Les autorités ivoiriennes avaient relevé le prix bord-champ garanti aux producteurs à 2 800 FCFA par kilo pour la campagne 2025-2026, un niveau historiquement élevé, afin de soutenir les revenus des planteurs. Mais ce prix garanti, qui reflète la volonté de l’État de protéger les agriculteurs, a paradoxalement ralenti les achats des exportateurs, incapables ou peu disposés à financer des achats à ces niveaux de prix jugés trop élevés dans un contexte de marché mondial déprimé.
Au début de la campagne 2025/26, les achats de fèves ont stagné, les exportateurs et intermédiaires faisant face à une pénurie de liquidités et à une réticence des banques à accorder des financements dans un climat d’incertitude. Les coûts logistiques élevés pour transporter le cacao vers les ports, combinés à un environnement financier contraint, ont aggravé cette situation, ralentissant encore davantage les flux vers les marchés d’exportation.
Les problèmes de qualité des fèves ont eux aussi joué un rôle dans cette paralysie : certaines cargaisons arrivent aux ports avec des niveaux élevés de moisissure ou de déchets, ce qui a conduit certains acheteurs à rejeter des lots entiers, compliquant encore plus la vente à l’export. Simultanément, le taux de broyage (ou grinding), indicateur clé de la demande industrielle, a chuté : en juillet 2025, les volumes de fèves transformées ont reculé de plus de 31 % par rapport à l’année précédente, selon les données de l’association des exportateurs, renforçant l’impression d’un marché moins absorbant.
Les coopératives de cacao, qui jouent un rôle central dans l’acheminement des récoltes vers les marchés, se retrouvent ainsi bloquées par des contraintes administratives pour obtenir les autorisations d’exportation nécessaires, amplifiant les délais et les coûts. Cette paralysie des opérations commerciales signifie que les produits restent stockés plus longtemps dans les zones de production, exposés à des risques de détérioration et augmentant les pertes économiques potentielles.
Sur le terrain, les producteurs sont durement touchés. Privés de débouchés rapides pour leurs fèves, ils se retrouvent souvent contraints de vendre à des prix bien en dessous du prix officiel garanti, parfois dans l’urgence pour faire face à des besoins financiers immédiats. Ces ventes à bas prix fragilisent davantage des exploitations déjà sous pression, réduisant les marges des agriculteurs et mettant en péril la viabilité de nombreuses exploitations familiales. L’absence de liquidité dans le système de paiement entre exportateurs, coopératives et planteurs aggrave encore ce phénomène.
La crise actuelle met également en lumière certaines limites structurelles du modèle ivoirien, qui combine fixation étatique d’un prix minimum et anticipation des ventes auprès des multinationales chocolatières. Ce système, historiquement conçu pour protéger les revenus des producteurs contre les fluctuations des cours mondiaux, est aujourd’hui mis à l’épreuve dans un contexte de prix très bas et de tensions financières chez les opérateurs commerciaux.
Plus largement, cette situation se déroule dans un environnement mondial où l’équilibre entre offre et demande est fragile. Alors que les prix ont connu des hausses spectaculaires et des records autour de 2024, les anticipations de surplus de production (ou du moins de disponibilité plus forte sur le marché) ont contribué à inverser la tendance, alimentant une pression baissière sur les prix à l’exportation.
L’impact ne se limite pas à la seule Côte d’Ivoire. Le Ghana, deuxième producteur mondial, est lui aussi confronté à des défis similaires sur le plan de la qualité, la commercialisation et les prix, ce qui traduit une fragilité structurelle de la filière cacaoyère ouest-africaine dans son ensemble.
Dans ce contexte, les autorités ivoiriennes et les acteurs de la filière s’efforcent de trouver des solutions pour débloquer la situation, allant de l’ajustement des mécanismes de prix à l’amélioration des infrastructures de stockage et de traitement, ainsi qu’à la recherche de nouveaux canaux d’exportation pour diversifier les marchés.
Pourquoi est-ce important ?
La crise actuelle de la filière cacao en Côte d’Ivoire a des répercussions économiques profondes à l’échelle nationale et régionale. Étant donné que le cacao représente une part importante du PIB ivoirien, historiquement entre environ 15 % et 20 % selon les années et les estimations économiques sectorielles, une paralysie prolongée des exportations menace non seulement les revenus des producteurs, mais aussi les recettes d’exportation du pays, l’emploi rural et la stabilité des zones agricoles.
Pour l’économie ouest-africaine, où la Côte d’Ivoire et le Ghana contrôlent plus de 60 % de la production mondiale de cacao, ce blocage est un signal d’alarme pour l’ensemble de la filière. Une crise prolongée pourrait affecter les chaînes de valeur mondiales du cacao et du chocolat, peser sur les devises nationales des pays exportateurs et déclencher des ajustements politiques autour de la stabilisation des prix, de l’investissement dans la transformation locale ou encore de la diversification agricole pour réduire la dépendance à une seule culture.
Enfin, cette situation met en exergue la nécessité de réformes structurelles incluant l’amélioration de la qualité des fèves, une meilleure gestion logistique, et l’adaptation du cadre réglementaire pour atténuer les effets des chocs mondiaux. L’avenir de millions de producteurs, de travailleurs agricoles et de communautés rurales dépend d’une réponse coordonnée et durable à cette crise profonde du secteur du cacao, un pilier de l’économie ivoirienne et ouest-africaine.