Pi-Spi en UEMOA : la révolution des paiements instantanés peine à décoller, les raisons

Les points clés :

  • La plateforme de paiement instantané Pi-Spi, lancée par la BCEAO pour toute l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), promet des transactions gratuites et interopérables en quelques secondes, mais peine à attirer les utilisateurs et institutions.

  • Seuls 221 000 alias utilisateurs ont été créés fin décembre, rendant très improbable l’atteinte de l’objectif de couverture de 90 % de la population adulte d’ici 2030.

  • Des obstacles techniques, réglementaires et d’intégration des services freinent l’adhésion des banques, fintechs et commerçants, malgré l’essor général des paiements numériques dans la région.


Depuis son lancement officiel le 30 septembre 2025 à Dakar, la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (Pi-Spi) de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a été saluée comme une étape majeure vers l’inclusion financière, la modernisation des paiements et l’intégration économique dans l’espace franc CFA. Cette infrastructure numérique ambitieuse, qui permet des paiements instantanés, sécurisés et gratuits 24 h/24 et 7 j/7 entre banques, mobile money, microfinance et autres institutions financières, a été conçue pour abolir les barrières entre prestataires et favoriser les échanges interopérables dans les huit pays membres de l’UEMOA.

Sur le papier, les avantages sont convaincants : un particulier peut transférer de l’argent à un commerçant ou à un proche, payer une facture ou recevoir un versement en quelques secondes avec un alias Pi-Spi ou un QR code universel, quel que soit le prestataire, sans frais directs, tout en bénéficiant d’un niveau de sécurité élevé. Cette promesse de fin des longues attentes de 48 à 72 heures pour un virement interbancaire classique constitue une amélioration substantielle de l’efficacité du système financier régional.

Pourtant, près de quatre mois après son lancement, l’adhésion reste faible : seulement 221 000 alias utilisateurs ont été créés à fin décembre 2025, selon des sources proches du dossier, alors même que cet alias est indispensable pour réaliser des opérations via Pi-Spi depuis un portefeuille digital ou une application bancaire. À ce rythme, il faudrait près de 46 ans pour atteindre l’objectif de couverture fixé à 90 % de la population adulte d’ici 2030, une vision ambitieuse portée par les autorités de l’UEMOA et la BCEAO.

Du côté des institutions financières, la participation est loin d’être généralisée. Alors que la BCEAO recense 135 banques, 30 établissements de paiement et 17 émetteurs de monnaie électronique dans l’Union, seules environ 70 institutions sont connectées à Pi-Spi, selon les témoignages du secteur. Ce taux d’intégration reste nettement en dessous de ce qui est nécessaire pour assurer une adoption généralisée et l’effet de réseau attendu pour un système de paiement interopérable. Une analyse indépendante, publiée au moment du lancement officiel, indiquait que 62 institutions avaient été habilitées à ouvrir les services au public à l’automne 2025, une progression mais qui reste insuffisante pour une couverture complète.

Plusieurs facteurs expliquent cette lenteur. Côté technique, l’intégration des API (interfaces de programmation d’applications) nécessaires pour inclure les fonctionnalités de Pi-Spi dans les systèmes des banques, fintechs ou opérateurs de mobile money est complexe et coûteuse. D’après les acteurs du secteur, cela demande du temps, des compétences spécifiques et une coopération étroite avec les équipes de la BCEAO et des partenaires technologiques. De plus, certaines institutions témoignent de pannes ou de défaillances ponctuelles lors des premières utilisations, ce qui a freiné la communication publique autour du système et la confiance de certains acteurs.

Sur le plan réglementaire, certaines questions juridiques restent en discussion, notamment celles liées aux frais applicables aux transactions commerçantes transfrontalières. Alors que les paiements entre particuliers sont gratuits, il n’est pas encore clairement défini comment les coûts des transactions payantes, telles que les paiements marchands entre pays, seront répartis entre les institutions émettrices et réceptrices. Cette incertitude freine l’adhésion proactive de certains établissements qui préfèrent attendre des règles claires avant de s’engager pleinement.

Du point de vue utilisateur, d’importants efforts d’éducation financière et numérique restent à fournir. Malgré une croissance spectaculaire des paiements électroniques dans l’UEMOA, de 260 millions de transactions en 2014 à plus de 11 milliards en 2024, avec un taux d’inclusion financière qui a bondi à environ 74 %, il existe encore des poches de populations, notamment rurales, qui n’ont ni l’habitude ni les moyens d’utiliser des services numériques complexes. Si la monnaie électronique et le mobile money ont connu une adoption rapide dans la région, cela ne signifie pas automatiquement une transition sans heurts vers une infrastructure centralisée comme Pi-Spi, qui nécessite une création d’alias, une familiarisation avec des interfaces et une confiance accrue dans les paiements numériques.

Malgré ces freins, certains acteurs du secteur gardent une vision optimiste quant au potentiel de Pi-Spi. Des dirigeants de fintechs comme Mixx ou InTouch ainsi que des banques telles qu’Ecobank considèrent que la plateforme, une fois pleinement adoptée, fournira une interopérabilité sans précédent, permettant à un agriculteur burkinabé de payer instantanément un fournisseur sénégalais ou à une PME togolaise de gérer ses paiements automatisés via API. Ils mettent en avant la capacité de Pi-Spi à casser les barrières traditionnelles entre banques, mobile money et autres institutions, ouvrant la porte à de nouveaux services financiers comme le crédit numérique basé sur les données de paiement. L’universalité du QR code interopérable est souvent citée comme une des innovations les plus prometteuses pour stimuler l’usage marchand.

Cette situation s’inscrit dans un contexte plus large de transformation numérique du secteur financier ouest-africain, initiée bien avant Pi-Spi. La BCEAO a, dès 2015, mis en place un cadre légal robuste pour la monnaie électronique et l’innovation numérique, qui a conduit à une diffusion importante de services mobiles et de paiements alternatifs dans la région. Le lancement de Pi-Spi représente donc une étape supplémentaire vers un écosystème intégré, mais il doit faire face aux défis classiques de toute innovation disruptive : adoption progressive, intégration technique, clarification réglementaire et éducation des utilisateurs.

Pourquoi est-ce important ?

La mise en œuvre réussie de Pi-Spi a des implications profondes pour l’économie ouest-africaine. En favorisant des paiements instantanés interopérables, la plateforme pourrait réduire significativement l’usage des espèces, diminuer les coûts des transactions, accroître l’efficacité des PME dans leurs chaînes de valeur et renforcer la transparence fiscale. Dans une zone où des millions de citoyens n’ont pas accès à des services financiers formels complets, une infrastructure telle que Pi-Spi peut être un pilier d’inclusion financière, permettant à davantage de personnes d’accéder à un compte formel, à des services de crédit et à une participation plus active à l’économie numérique.

Pour les États membres de l’UEMOA, une adoption généralisée de Pi-Spi contribuerait à l’intégration économique régionale, facilitant non seulement les transferts transfrontaliers mais aussi l’harmonisation des pratiques financières et la réduction des coûts d’opération pour les entreprises opérant dans plusieurs pays. Une interopérabilité accrue peut également stimuler la concurrence et l’innovation parmi les prestataires de services financiers, avec des effets positifs sur la création d’emplois, la formalisation du secteur informel et la compétitivité globale de la région.

Cependant, pour réaliser pleinement ces bénéfices, les autorités de la BCEAO et les gouvernements doivent intensifier les efforts d’accompagnement technique, réglementaire et éducatif afin que la révolution numérique promise par Pi-Spi ne reste pas une vision à long terme mais devienne une réalité tangible pour les citoyens et entreprises d’Afrique de l’Ouest.

Suivant
Suivant

Crise du cacao en Côte d’Ivoire : comment l’effondrement des exportations et la chute des prix paralysent l’économie ivoirien