« Zéro tarif » chinois pour l’Afrique : promesse historique ou mirage économique ?
Les points clés :
La Chine a promis un accès sans droits de douane à son marché pour 53 pays africains sur 100 % des lignes tarifaires, un geste rare dans les relations commerciales internationales.
Cette mesure porte des espoirs, notamment pour l’agroalimentaire et les produits à valeur ajoutée, mais demeure limitée par des obstacles non tarifaires (normes, logistique, certification).
Pour que cette ouverture devienne productive, l’Afrique doit simultanément renforcer ses capacités productives, infrastructures et politiques publiques.
Depuis la seconde moitié de 2025, la Chine a engagé une mesure commerciale qui retient toute l’attention des capitales africaines : l’annonce d’un traitement tarifaire zéro sur les importations en provenance de 53 pays africains avec lesquels Pékin entretient des relations diplomatiques, excluant seulement l’Eswatini en raison de ses liens avec Taïwan. Sur le papier, l’engagement chinois, explicitement formulé dans la Déclaration sino-africaine de Changsha, propose d’appliquer un accès “zéro droits de douane” à 100 % des lignes tarifaires pour ces pays africains, ce qui signifierait l’élimination de tous les prélèvements sur les biens importés dans l’immense marché chinois. Certains médias africains ont présenté cette décision comme un geste sans précédent en faveur du commerce Sud–Sud, destiné à soutenir la croissance des exportations africaines vers l’une des économies les plus dynamiques du monde.
Cette ouverture n’est pas née ex nihilo : elle s’inscrit dans une progression tarifaire graduée. Entre 2023 et 2024, Pékin avait déjà étendu son traitement zéro aux produits de nombreux pays africains, notamment en appliquant un traitement zéro sur 98 % des lignes tarifaires pour des États comme l’Angola, la Gambie, la RDC, Madagascar, le Mali et la Mauritanie, portant à plus de 8 800 les lignes exonérées de droits de douane. Plus largement, depuis le 1ᵉʳ décembre 2024, la Chine a mis en place un traitement tarifaire nul sur toutes ses importations en provenance des pays les moins avancés (PMA) qui ont des relations diplomatiques avec elle, couvrant déjà 33 nations africaines à 100 % d’exemption tarifaire.
L’idée de Pékin, répétée lors d’événements comme le Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC), est de renforcer les liens économiques, commerciaux et stratégiques avec l’Afrique, tout en envoyant un message politique fort dans un contexte de tensions avec les États-Unis et l’Union européenne autour des politiques commerciales globales. Cette stratégie vise à positionner la Chine en champion du libre-échange avec le « Sud » et à promouvoir une coopération considérée comme mutuellement bénéfique, notamment dans un contexte de concurrence mondiale accrue pour les marchés et les ressources.
Sur le plan des chiffres du commerce sino-africain, les données récentes montrent que la relation reste très active mais fortement asymétrique. En 2024, le volume total des échanges entre la Chine et l’Afrique a atteint 295,56 milliards de dollars, en hausse de 4,8 % par rapport à 2023, mais avec un déficit commercial africain de près de 61,93 milliards de dollars, reflétant la domination des exportations chinoises de biens manufacturés vers le continent. À l’échelle globale, les échanges Chine-Afrique ont également dépassé 963,21 milliards de yuans (environ 134 milliards USD) au premier trimestre 2025, soit une croissance annuelle de 12,4 %, bien que les exportations africaines vers la Chine restent principalement constituées de matières premières.
Cependant, malgré ces annonces et engagements, un écart persistant sépare le cadre juridique de l’ouverture effective du marché et la capacité productrice des économies africaines. Comme l’a souligné notamment Le Monde, la suppression des droits de douane n’élimine pas les barrières non tarifaires qui pèsent sur l’accès au marché chinois : normes sanitaires strictes, exigences de certification, obstacles phytosanitaires et pressions logistiques sont autant de coûts non tarifaires que les exportateurs africains doivent affronter avant de concrétiser une présence commerciale effective. Pour de nombreux produits africains, notamment ceux issus de l’agriculture ou de l’industrie légère, les marchés internationaux, et particulièrement les marchés exigeants comme la Chine, sont difficiles d’accès sans structures appropriées de qualité, traçabilité et conformité aux standards mondiaux.
Dans ce contexte, certains segments de l’économie africaine sont mieux positionnés pour tirer avantage de l’accès à tarif nul que d’autres. Les produits agroalimentaires haut de gamme ou différenciés, tels que certains cafés spéciaux, le cacao semi-transformé, les fruits frais ou transformés, ainsi que des produits à valeur symbolique, pourraient trouver un marché croissant auprès d’une classe moyenne chinoise de plus en plus exigeante en termes de qualité et de traçabilité. Ce potentiel est renforcé par l’importance de l’agroalimentaire dans les échanges sino-africains, y compris l’importation par la Chine de matières premières agricoles pour son marché intérieur et sa transformation industrielle.
Plusieurs pays africains disposant déjà de capacités industrielles ou logistiques avancées sont également mieux placés pour profiter de ces opportunités. L’Afrique du Sud possède une base industrielle diversifiée, intégrée au commerce mondial, ce qui lui permet d’exporter non seulement des matières premières mais aussi des biens manufacturés vers des marchés exigeants. Le Maroc, grâce à ses infrastructures portuaires modernes et ses zones industrielles exportatrices, a développé des filières compétitives vers l’Europe et pourrait tirer parti d’un débouché supplémentaire en Chine. Le Kenya, de son côté, bénéficie d’une agro-industrie déjà tournée vers l’export, notamment dans les fleurs et certains produits horticoles. Enfin, des pays comme l’Égypte, le Nigeria ou le Ghana, forts de marchés domestiques plus grands et de secteurs manufacturiers en croissance, pourraient aussi générer des volumes exportables si leurs chaînes de valeur gagnent en compétitivité.
En revanche, une majorité de pays africains, notamment en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, restent au seuil de cette ouverture. Leurs économies exportent principalement des matières premières brutes ou peu transformées, incapables de rivaliser avec les attentes du marché chinois en matière de qualité, consistance de volume et exigences réglementaires. Cette réalité risque d’accentuer les asymétries commerciales déjà observées, où l’Afrique continue d’importer massivement des biens manufacturés chinois tout en peinant à exporter suffisamment de produits transformés pour générer une balance commerciale plus équilibrée.
Dans ce jeu d’ouverture tarifaire qui, sur le papier, semble promouvoir la libre circulation des biens, l’essentiel des obstacles se situe donc au niveau des capacités productives africaines : sans investissements significatifs dans l’industrialisation, la certification, les infrastructures logistiques et les services de soutien à l’exportation, l’accès zéro tarif restera en grande partie symbolique. Des politiques publiques coordonnées sont aussi nécessaires, notamment pour harmoniser les standards régionaux, améliorer la compétitivité des filières exportatrices et renforcer les agences nationales d’export promotion.
Pourquoi est-ce important ?
L’ouverture promise par la Chine représente une rupture potentielle dans les relations commerciales historiques entre l’Afrique et les grandes puissances, marquant une tentative de repositionner les échanges Sud–Sud sur des bases plus favorables aux économies en développement. Toutefois, cette dynamique ne prendra pleinement sens que si les États africains parviennent à transformer cette ouverture tarifaire en capacité productive et compétitive réelle.
Pour l’Afrique de l’Ouest notamment, où des économies comme le Ghana, le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Bénin cherchent à diversifier leurs exports au-delà des matières premières, l’accès à tarif zéro vers un marché aussi vaste que la Chine peut être une occasion stratégique d’intégrer des chaînes de valeur régionales et globales. Cela renforce également l’importance de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qui vise à stimuler l’industrie régionale pour répondre à des marchés qui exigent de plus en plus des produits finis et semi-transformés.
À l’échelle des pays africains, cette ouverture tarifaire pourrait encourager des réformes structurelles profondes, notamment dans l’agriculture, l’agro-industrie, le textile, les produits pharmaceutiques et la transformation minière légère, secteurs potentiels de création de valeur ajoutée et d’emplois. En renforçant leurs capacités à produire et à certifier des produits conformes aux standards internationaux, les économies africaines pourront non seulement bénéficier de l’accès au marché chinois, mais aussi consolider leur compétitivité globale. Une telle transformation serait un levier de croissance inclusive, améliorant les revenus des populations rurales et urbaines et renforçant l’intégration des économies de l’Afrique de l’Ouest dans le commerce mondial.