Crise au Niger : la nationalisation de l’uranium déclenche un bras de fer géoéconomique entre Niamey et Orano

Les points clés :

  • Le gouvernement nigérien met en vente l’uranium nationalisé de la SOMAÏR, défiant une décision d’arbitrage international et provoquant une crise avec le géant français Orano.

  • Un stock d’environ 1 000 tonnes d’uranium de valeur estimée autour de 300 millions d’euros est bloqué à l’aéroport de Niamey depuis plusieurs semaines. 

  • Cette crise illustre la remise en question des relations de longue date entre la France et le Niger autour des ressources stratégiques et redessine les équilibres du secteur nucléaire africain.


La crise entre Orano et l’État nigérien, qui a culminé ces derniers jours, ne se limite pas à un différend commercial : elle reflète une reconfiguration géopolitique profonde autour des ressources naturelles africaines, l’affirmation de souverainetés nationales sur les matières premières stratégiques, et des conséquences économiques majeures au-delà des seules frontières nigériennes. Le 21 janvier 2026, Orano a clairement fait savoir qu’il engagerait des actions juridiques contre l’État nigérien et toute autre entité cherchant à s’approprier un stock d’uranium produit par la filiale SOMAÏR, mettant en lumière l’ampleur du conflit sur un plan juridique, économique et diplomatique.

Les tensions s’inscrivent dans un contexte déjà marqué par la prise de contrôle par le Niger des opérations de la mine de SOMAÏR, détenue à 63,4 % par Orano et à 36,6 % par l’État nigérien. Selon des informations récentes, les autorités nigériennes ont repris le contrôle de cette mine stratégique après l’éviction progressive d’Orano, première étape de ce que certains acteurs décrivent comme une volonté de nationaliser et de restructurer l’exploitation de l’uranium nigérien. Une tendance qui s’inscrit dans une vague plus large de reprise en main des ressources naturelles par des États africains, y compris dans des contextes politiques complexes comme celui du Niger depuis le coup d’État de juillet 2023.

Le point d’achoppement immédiat porte sur un stock de concentré d’uranium d’environ 1 000 tonnes, estimé par Orano à environ 300 millions d’euros, extrait du site d’Arlit (nord du Niger) et actuellement bloqué à l’aéroport de Niamey. Orano affirme que ce stock, produit à SOMAÏR avant la nationalisation, lui appartient et qu’un arbitrage international avait interdit à l’État nigérien de le vendre ou de le transférer. Orano nie disposer d’information directe sur l’état ou la destination finale de cette cargaison et accuse la junte de violer des accords internationaux.

L’affaire a pris une dimension internationale quand plusieurs médias ont documenté, à l’aide d’images satellites, des convois de camions arrivés à l’aéroport de Niamey début décembre 2025, probablement liés à ce chargement d’uranium extrait d’Arlit fin novembre. Selon ces sources, les camions restés dans l’enceinte de l’aéroport ont été déplacés vers des zones plus sécurisées, mais leur destination finale demeure incertaine.

Dans une stratégie qui illustre la volonté explicite de Niamey d’exercer sa souveraineté sur ses ressources, la junte militaire a même annoncé la mise sur le marché international de l’uranium extrait par SOMAÏR, malgré une décision d’arbitrage du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) qui interdit toute vente ou transfert de ce stock. Cette démarche a été présentée à la télévision nationale nigérienne comme l’expression d’un droit légitime du pays à disposer de ses propres richesses, dans un cadre de pleine indépendance des décisions économiques et commerciales.

La situation trouve ses racines dans la rupture des relations entre Niamey et Paris, exacerbée par le coup d’État de juillet 2023 qui a porté le général Abdourahamane Tiani au pouvoir. Depuis cette date, le Niger a retiré à Orano le contrôle opérationnel de SOMAÏR ainsi que des permis d’exploitation d’autres sites comme Imouraren, élargissant la crise bien au-delà de la seule question de la commercialisation d’un stock existant. Cette reprise de contrôle avait déjà privé Orano de la possibilité d’exporter l’uranium nigérien, un coup dur pour l’entreprise et pour les flux économiques établis depuis des décennies.

Alors que la production mondiale d’uranium repose sur un petit nombre de pays, avec le Niger figurant parmi les top dix producteurs mondiaux selon la World Nuclear Association, cet affrontement a des implications pour les marchés internationaux, les chaînes d’approvisionnement en combustible nucléaire et les stratégies énergétiques des nations importatrices.

La démarche de Niamey, qui cherche à vendre l’uranium à qui souhaite l’acheter, y compris potentiellement à des partenaires hors de l’espace traditionnel euro-occidental, s’inscrit dans une logique de diversification des partenaires commerciaux. On évoque dans plusieurs analyses la possibilité que certains flux puissent viser des marchés comme celui de la Russie, bien que les détails restent flous et souvent contestés tant par Orano que par d’autres acteurs internationaux.

Pour Orano, cette situation pèse lourdement sur ses finances et sur sa stratégie de long terme : la perte de contrôle d’un actif clé, l’impossibilité d’exporter le concentré d’uranium accumulé et les arbitrages internationaux engagés peuvent avoir des conséquences financières d’importances significatives pour le groupe, déjà contraint d’ajuster ses opérations et ses engagements.

La crise a aussi déclenché une réaction politique en France, avec l’ouverture d’une enquête par le parquet de Paris pour « vol en bande organisée » après la disparition contestée de près de 1 000 tonnes d’uranium civil, illustrant à quel point les enjeux dépassent le simple cadre économique pour s’étendre à des questions de sécurité, de propriété et de gouvernance internationale.

Pourquoi est-ce important ?

L’affrontement entre Niamey et Orano autour de l’uranium nigérien revêt une importance stratégique majeure pour l’Afrique de l’Ouest et au-delà, car il touche à la fois aux souverainetés nationales sur les ressources naturelles, à la géopolitique des matières premières critiques et aux équilibres énergétiques mondiaux. Dans une région où plusieurs États riches en ressources — comme le Niger, le Mali ou le Burkina Faso, cherchent à redéfinir les conditions de leurs relations avec les investisseurs étrangers, cette crise peut servir de précédent pour d’autres négociations autour des droits miniers et de la redistribution des revenus extractifs.

Au niveau économique régional, la maîtrise des ressources stratégiques comme l’uranium peut transformer les modèles de croissance : des pays naguère dépendants de contrats hérités de l’époque coloniale peuvent désormais revendiquer des parts plus importantes des rentrées fiscales, de la création d’emplois et de la valeur ajoutée locale. Cela s’inscrit dans une dynamique plus large en Afrique, où des initiatives similaires, nationalisation, renégociation des contrats ou diversification des partenaires, sont en cours ou à l’étude dans plusieurs pays.

Pour l’Union européenne, dont une partie non négligeable de l’approvisionnement en combustible nucléaire provenait historiquement du Niger, cette crise souligne aussi la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement et la nécessité de diversifier les sources, tout en prenant en compte les réalités politiques changeantes sur le continent. Les tensions entre Niamey et Paris mettent en relief les défis contemporains de la coopération économique internationale, entre droits souverains des États africains à exploiter leurs ressources et protection des investissements étrangers.

En somme, la crise autour de l’uranium nigérien est bien plus qu’un différend commercial : elle est au cœur des stratégies de développement, des relations internationales et des rééquilibrages de pouvoir entre l’Afrique et les économies occidentales, avec des implications durables pour l’économie ouest-africaine et les efforts de gouvernance des ressources naturelles.

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