Du charbon aux crédits carbone : une innovation paysanne togolaise pourrait transformer l’agriculture et le climat en Afrique de l’Ouest

Les points clés :

  • Le Togo voit émerger une innovation agroécologique capable d’augmenter fortement les rendements tout en captant le carbone.

  • La valorisation des résidus agricoles et des fertilisants organiques s’inscrit dans les nouvelles stratégies climatiques mondiales.

  • L’agriculture ouest-africaine pourrait trouver dans ces solutions locales un levier majeur de productivité et de financement vert.


À l’heure où l’Afrique cherche à concilier sécurité alimentaire, création d’emplois ruraux et lutte contre le changement climatique, une innovation née dans la préfecture de l’Avé, au sud du Togo, illustre la montée en puissance d’une nouvelle génération d’agro-entrepreneurs. Le « charbon écologique enrichi à l’urine de lapin », développé par Jérémie Gadah, ancien journaliste reconverti à l’agroécologie et fondateur de l’Académie paysanne Nénonéné, s’inscrit dans une dynamique mondiale où la fertilité des sols, la séquestration du carbone et la résilience climatique deviennent des enjeux économiques centraux.

Le principe repose sur la transformation de résidus de tiges de maïs, abondants après les récoltes, en biochar, enrichi par un fertilisant naturel riche en azote, potassium et oligo-éléments : l’urine de lapin. Cette combinaison permet non seulement d’amender les sols mais aussi d’améliorer leur capacité de rétention d’eau et de nutriments. Selon l’initiateur du projet, les parcelles traitées enregistrent une hausse de l’humidité des sols de 18 % et une multiplication par cinq des rendements, tout en séquestrant jusqu’à 60 tonnes de CO₂ par hectare.

Ces ordres de grandeur rejoignent les travaux scientifiques internationaux. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) reconnaît le biochar comme l’une des technologies à fort potentiel de séquestration durable du carbone, avec des capacités allant de 1 à 10 tonnes de CO₂ équivalent par hectare et par an selon les systèmes agricoles. La FAO estime pour sa part que l’amélioration de la matière organique des sols peut accroître les rendements céréaliers africains de 20 à 50 % à moyen terme, tout en réduisant la vulnérabilité aux sécheresses .

Dans un contexte où plus de 65 % des sols cultivés en Afrique de l’Ouest sont considérés comme dégradés ou appauvris en matière organique, selon la Banque mondiale, l’enjeu dépasse largement l’innovation locale. Il touche au cœur du modèle agricole régional. La sous-fertilisation chronique, le coût élevé des engrais minéraux importés et la dépendance aux aléas climatiques freinent la productivité. En 2023, l’utilisation moyenne d’engrais en Afrique subsaharienne restait inférieure à 20 kg par hectare, contre plus de 130 kg en Asie de l’Est (FAO, 2024).

L’approche développée à Nénonéné s’inscrit dans la logique de l’agriculture climato-intelligente, promue par la Banque africaine de développement et le Programme des Nations unies pour l’environnement, qui vise simultanément l’augmentation durable de la productivité, l’adaptation au changement climatique et la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le biochar, en améliorant la structure du sol, réduit le lessivage des nutriments, limite les besoins en intrants chimiques et prolonge la disponibilité de l’eau pour les cultures, ce qui est déterminant dans des régions soumises à une pluviométrie de plus en plus erratique.

Sur le plan économique, la valorisation des résidus agricoles, jusque-là brûlés ou abandonnés, ouvre également une perspective de création de valeur. L’Agence internationale de l’énergie et le PNUE estiment que les solutions fondées sur la nature, dont la séquestration du carbone dans les sols, pourraient représenter jusqu’à 30 % de l’effort mondial de réduction des émissions à l’horizon 2030, avec un potentiel de marché des crédits carbone agricoles évalué à plusieurs dizaines de milliards de dollars par an.

Pour des pays comme le Togo, le Bénin, le Burkina Faso ou la Côte d’Ivoire, fortement dépendants de l’agriculture pluviale et confrontés à la hausse des températures, ces innovations pourraient devenir des instruments de souveraineté économique. La Banque mondiale rappelle que chaque augmentation de 1 % de la productivité agricole réduit la pauvreté de 0,6 à 1,2 % en Afrique.

La reconnaissance internationale accordée à Jérémie Gadah, notamment à travers le prix de meilleur jeune acteur de solutions innovantes pour l’adaptation climatique dans les préfectures de Kloto, Agou et Avé, et son rôle d’ambassadeur de la transition agroécologique avec YMCA-Togo, illustre l’émergence d’un capital humain stratégique. La formation des jeunes agriculteurs aux techniques agroécologiques, au compostage, au biochar et à la gestion intégrée de la fertilité des sols constitue un levier de modernisation aussi important que les investissements lourds en irrigation ou en mécanisation.

À l’échelle régionale, les institutions comme la CEDEAO, le CORAF et l’IITA encouragent déjà la diffusion de technologies bas carbone adaptées aux petits producteurs. L’Agence française de développement et la Banque africaine de développement financent plusieurs programmes d’agriculture résiliente intégrant la restauration des sols et la réduction des émissions, notamment au Sahel et dans le Golfe de Guinée.

Pourquoi est-ce important ?

Parce que cette innovation togolaise illustre une transformation silencieuse mais stratégique de l’économie agricole ouest-africaine. Elle montre que la réponse à la crise climatique ne viendra pas uniquement des grandes infrastructures ou des financements internationaux, mais aussi de solutions locales capables de restaurer les sols, d’augmenter les rendements et de capter le carbone.

Pour l’Afrique de l’Ouest, où l’agriculture représente encore plus de 30 % du PIB et près de 60 % des emplois, l’enjeu est double : sécuriser la production alimentaire face au changement climatique et positionner le secteur rural sur les futurs marchés de la finance carbone et de l’économie verte. Des initiatives comme celle de Nénonéné peuvent devenir des briques essentielles d’un nouveau modèle de croissance, plus résilient, plus inclusif et plus souverain, en phase avec les objectifs climatiques mondiaux et les ambitions de développement durable du continent.

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