Pluies hors saison au Sud-Togo : révélateur d’un climat en mutation et de ses conséquences agricoles et économiques

Les points clés :

  • Le Sud-Togo observe des pluies inhabituelles en décembre-janvier, alors que la saison sèche (harmattan) devrait dominer.

  • Cette perturbation reflète une variabilité climatique accrue en Afrique de l’Ouest, avec des vents de sud persistants et des changements de pression atmosphérique.

  • Les conséquences touchent l’agriculture, la sécurité alimentaire et les calendriers de production, dans une région fortement dépendante des pluies saisonnières.


Au Togo, particulièrement dans la région maritime du Sud, les pluies observées depuis décembre 2025 jusqu’en janvier 2026 constituent une anomalie climatique notable, car elles surviennent alors que la saison sèche, dominée par l’harmattan, est censée s’installer. Dans un article paru début janvier, les services météorologiques togolais ont confirmé que ces précipitations sont liées à une configuration atmosphérique particulière, dominée par la persistance des vents du sud, souvent appelés la mousson, qui transportent de l’air humide depuis le Golfe de Guinée vers l’intérieur des terres, empêchant la descente du vent sec du nord caractéristique de l’harmattan.

L’harmattan, traditionnellement actif de fin novembre à mi-mars, est un vent sec chargé de poussière provenant du Sahara qui dessèche l’air et supprime les précipitations. Il joue un rôle climatique majeur en Afrique de l’Ouest, notamment en influençant la baisse d’humidité et la fin de la saison des pluies. Dans les conditions habituelles, l’harmattan favorise une diminution de l’humidité et un climat très sec, ralentissant l’évapotranspiration et définissant clairement une période sèche pour l’agriculture pluviale.

Cependant, des phénomènes similaires aux pluies du Sud-Togo ont été observés récemment dans d’autres pays voisins. Au Ghana, par exemple, des pluies inhabituelles en décembre-janvier ont été associées à une retardation et un affaiblissement de l’harmattan combinés à une remontée tardive de la zone de convergence intertropicale (ITCZ), ainsi qu’à des températures de surface de mer plus chaudes dans le Golfe de Guinée, renforçant l’évaporation et la formation de nuages.

Cette variabilité accrue est cohérente avec les tendances constatées dans toute la région d’Afrique de l’Ouest, où les modèles climatiques montrent une variabilité et une imprévisibilité croissantes des régimes de pluie et de sécheresse. Une étude récente sur la variabilité des précipitations en Afrique de l’Ouest souligne que des intensités et des fréquences de pluie changeantes, parfois avec des périodes sèches prolongées suivies d’événements de pluie intense, ont des implications significatives pour l’agriculture pluviale, principal mode de production dans la région.

Pour les agriculteurs togolais, cette instabilité remet en question les calendriers agricoles traditionnels, qui s’appuient sur des saisons prévisibles de pluie et de sécheresse. Au Togo, comme dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest, l’agriculture dépend fortement de la pluviométrie saisonnière, sans irrigation généralisée, ce qui rend les cultures vulnérables aux fluctuations climatiques. Par exemple, des analyses climatiques ont montré que des périodes de sécheresse ou de pluies irrégulières peuvent retarder les semis, affecter la floraison et réduire les rendements, notamment pour les cultures vivrières telles que le maïs et le riz.

Les pluies « hors saison » peuvent sembler bénéfiques par rapport à une sécheresse stricte, mais elles posent aussi des défis. Des précipitations fortuites en dehors des périodes agricoles habituelles peuvent perturber la planification des semis et des récoltes, augmenter les risques de maladies des plantes, provoquer des inondations localisées, et altérer la qualité des sols par le ruissellement et l’érosion. De plus, les services météorologiques nationaux avertissent que malgré ces pluies localisées, une dominatrice tendance de sécheresse et de fortes chaleurs est attendue pour la période allant de fin janvier à fin février 2026, particulièrement dans la majeure partie du territoire, ce qui suggère un contexte global de variabilité et de stress hydrique.

Ces anomalies climatiques s’inscrivent dans le cadre plus large du changement climatique, qui modifie les schémas de vent et de précipitations en Afrique de l’Ouest. Le réchauffement global, en modifiant les gradients de température entre l’air continental et océanique, influence la position et l’intensité de l’ITCZ et des vents dominants, ce qui se traduit par des périodes de pluie inattendues et un affaiblissement de l’intensité habituelle de l’harmattan observé dans certains pays voisins comme le Nigeria.

Ces conditions climatiques instables ont des répercussions économiques tangibles. Au Togo, l’agriculture constitue une part importante de l’économie et de l’emploi rural, avec une majorité de cultures dépendantes de la pluie. L’agriculture irriguée reste marginale, en particulier dans les zones méridionales, ce qui signifie que toute perturbation du régime des pluies peut affecter directement la production alimentaire et les revenus agricoles. Une étude sur les impacts du changement climatique en Afrique a montré que l’augmentation des températures et l’irregularité des précipitations réduisent les rendements des principales cultures alimentaires, compromettant ainsi la sécurité alimentaire et la stabilité économique des communautés rurales.

Outre les cultures vivrières, les pluies hors saison peuvent interférer avec la gestion des sols. Des pluies inopinées sur des sols encore tièdes peuvent provoquer un compactage ou une perte de structure agricole, limitant l’infiltration de l’eau et augmentant l’érosion. À l’inverse, des périodes sèches prolongées augmentent le stress hydrique et réduisent la capacité des systèmes agricoles à absorber les précipitations quand elles finissent par se produire.

D’un point de vue plus large, ces phénomènes soulignent aussi un besoin croissant de services météorologiques améliorés et d’outils d’adaptation climatique, tant au niveau national que régional. Les prévisions saisonnières élaborées par l’Agence Nationale de la Météorologie du Togo (ANAMET) ont montré une bonne fiabilité pour prévoir le début et la fin des saisons agricoles, mais la variabilité hors saison comme celle observée impose de renforcer les systèmes d’alerte précoce et les capacités d’anticipation climatique pour les agriculteurs et décideurs.

Pourquoi est-ce important ?

Pour l’économie ouest-africaine, et particulièrement pour des pays comme le Togo, les pluies hors saison sont plus qu’une curiosité météorologique : elles révèlent une transformation profonde des régimes climatiques qui structure l’agriculture, l’alimentation et les revenus des populations rurales. Les systèmes d’agriculture pluviale dominent l’économie agricole de ces pays, et l’irregularité des pluies peut entraîner des pertes de production, fragiliser la sécurité alimentaire et accroître la vulnérabilité face aux chocs climatiques.

Dans un contexte de changement climatique global, où les schémas de vent et de pluie deviennent moins prévisibles, les gouvernements et acteurs économiques doivent investir davantage dans l’agrométéorologie, l’irrigation durable, les semences résistantes au stress hydrique et les infrastructures rurales. Améliorer les systèmes d’alerte précoce, promouvoir des pratiques agricoles adaptées aux nouvelles réalités climatiques et renforcer la résilience des exploitations est essentiel pour protéger les revenus agricoles et garantir la sécurité alimentaire à long terme.

Pour les pays de l’UEMOA et l’Afrique de l’Ouest en général, ces phénomènes soulignent également l’importance de la coopération régionale en matière climatique, du partage de données météo-agricoles et de l’intégration de stratégies d’adaptation pour soutenir les économies rurales face à la volatilité croissante des saisons. En fin de compte, comprendre et anticiper ces changements n’est pas seulement une question scientifique, mais une nécessité économique pour sécuriser les moyens d’existence des populations rurales et stabiliser les chaînes de production régionales dans un climat en pleine mutation.

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