Dette chinoise : l’Afrique paie désormais plus à Pékin qu’elle ne reçoit de prêts
Les points clés :
Les pays africains versent aujourd’hui plus d’argent à la Chine pour rembourser d’anciens prêts qu’ils n’en reçoivent sous forme de nouveaux financements.
Entre 2010–2014 et 2020–2024, l’Afrique est passée d’un flux net de +30,4 milliards USD provenant de la Chine à une sortie nette d’environ -22,1 milliards USD.
Dans le même temps, les institutions multilatérales ont renforcé leur rôle, fournissant plus de 56 % des flux nets mondiaux de financement au développement.
L’Afrique se retrouve à un tournant historique de ses relations financières avec la Chine, une évolution profonde documentée dans le rapport The Great Reversal publié par ONE Data, la plateforme de données de la campagne ONE, le 27 janvier 2026. Selon cette analyse rigoureuse, le rôle de la Chine, longtemps perçue comme un bailleur de fonds majeur pour le développement africain, s’est considérablement transformé au cours de la dernière décennie. Alors que Pékin finançait massivement des infrastructures et des projets de développement dans les pays à faible et moyen revenu, cette dynamique a basculé vers une situation où les nations africaines remboursent désormais davantage à la Chine qu’elles n’en reçoivent en nouveaux prêts.
Pour Agence Ecofin, cette transformation s’explique non pas par une absence de financement précédent, mais par une chute drastique des nouveaux prêts, conjuguée à l’obligation persistante de rembourser d’anciens engagements. Entre 2010 et 2014, l’Afrique avait enregistré un flux net entrant de 30,4 milliards de dollars de la part de la Chine. Mais sur la période récente 2020–2024, ce flux s’est inversé en une sortie nette de 22,1 milliards de dollars, soit un renversement de près de 52 milliards de dollars. Cela signifie que l’argent sort du continent pour honorer des dettes antérieures, alors que les nouveaux financements diminuent fortement.
À l’échelle de l’ensemble des pays à faible et moyen revenu, la plupart en Afrique mais aussi dans d’autres régions du Sud, la Chine est passée d’un bailleur net ayant transféré 48 milliards de dollars entre 2010 et 2014 à un bénéficiaire net, recevant 24 milliards USD via les remboursements de prêts sur la période 2020–2024. Ce retournement, qui ne se limite pas à l’Afrique mais y est particulièrement marqué, illustre une nouvelle posture de Pékin dans le paysage du financement du développement mondial.
Selon David McNair, directeur exécutif de ONE Data, cette inversion reflète une combinaison de moindre émission de nouveaux prêts et de maintien des obligations de remboursement des anciens. « Le fait que les prêts accordés soient moins nombreux, mais que les prêts antérieurs octroyés par la Chine doivent toujours être remboursés, est à l’origine des sorties nettes de capitaux », a-t-il expliqué dans une interview largement relayée par les médias internationaux.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large de restructuration des flux internationaux de financement du développement. Les institutions financières multilatérales, dont la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI) et les banques régionales de développement, ont fortement augmenté leurs financements nets au cours de la dernière décennie. Elles ont désormais fourni 56 % des flux nets globaux de financement au développement, soit l’équivalent de 379 milliards de dollars entre 2020 et 2024, contre seulement 28 % durant la période 2010–2014. Cette augmentation de 124 % montre une redéfinition des acteurs centraux dans la fourniture de capitaux aux pays en développement.
L’analyse de ONE Data montre aussi une baisse générale des flux financiers bilatéraux vers les pays à faible revenu, qui sont passés à 19 milliards de dollars sur 2020–2024 contre des niveaux plus élevés auparavant. Cela s’explique à la fois par un recul des prêts traditionnels de certains pays donateurs, mais aussi par une diminution de l’aide publique au développement (APD) à partir de 2025, conséquence notamment de la fermeture de certaines agences comme l’USAID aux États-Unis et de réductions budgétaires dans plusieurs pays développés.
Dans ce contexte, la Chine elle-même a modifié ses priorités de financement, se détournant progressivement du financement massif de grands projets d’infrastructure en faveur de projets plus petits, de meilleure qualité et plus respectueux de l’environnement. Cette évolution est en partie une réponse aux difficultés de remboursement rencontrées par plusieurs pays africains et à une stratégie globale de gestion plus prudente des risques.
Les implications de ce retournement sont multiples. D’une part, la Chine demeure un acteur incontournable du financement mondial, mais sa capacité de prêt direct se réduit, ce qui oblige les pays africains à rechercher d’autres sources de financement pour leurs besoins de développement. D’autre part, la hausse des remboursements des dettes envers Pékin diminue les marges de manœuvre budgétaires des gouvernements africains, qui doivent désormais consacrer une part plus importante de leurs ressources à honorer ces obligations plutôt qu’à financer des services publics essentiels comme la santé, l’éducation ou les infrastructures locales.
Ce changement favorise également un rôle croissant des institutions multilatérales dans le financement du développement africain. L’augmentation substantielle des flux nets en provenance de ces organismes suggère que des mécanismes comme les prêts concessionnels ou les programmes d’assistance technique peuvent jouer un rôle de stabilisateur au moment où les flux bilatéraux traditionnels faiblissent. Néanmoins, cette dépendance accrue aux institutions multilatérales pose aussi des défis, notamment en termes de conditionnalités, de priorités de financement et de souveraineté politique des pays bénéficiaires.
Pourquoi est-ce important ?
Le basculement des flux financiers entre l’Afrique et la Chine constitue un moment charnière pour l’économie africaine. Pendant des décennies, les financements chinois ont soutenu des projets géants d’infrastructures — routes, chemins de fer, ports, centrales électriques — qui ont transformé des économies émergentes. Mais lorsque ces financements se tarissent ou deviennent moins accessibles, les pays africains se retrouvent confrontés à une contrainte budgétaire accrue. Le remboursement des dettes existantes détourne des ressources publiques vers Pékin, limitant la capacité des États à investir dans des secteurs vitaux pour la croissance durable et l’amélioration des conditions de vie.
Ce phénomène met en lumière la nécessité pour les pays africains de diversifier leurs sources de financement et de renforcer leurs capacités domestiques de mobilisation de ressources, que ce soit par des marchés financiers plus profonds, l’augmentation des recettes fiscales ou des partenariats innovants avec les secteurs privé et multilatéral. Il souligne aussi l’importance de stratégies concertées pour gérer le service de la dette de manière durable, sans sacrifier les investissements sociaux et économiques essentiels. Enfin, cette dynamique peut encourager une plus grande transparence et responsabilité financière interne, car les gouvernements sont amenés à ajuster leurs politiques budgétaires face à une dépendance extérieure en mutation.
En définitive, comprendre ce changement permet aux décideurs, aux investisseurs et aux citoyens africains de mieux appréhender les défis structuraux du financement du développement et d’anticiper les réformes nécessaires pour assurer une croissance économique inclusive et résiliente pour les décennies à venir.