Togo : la création d’entreprises perd de sa vitesse
Les points clés :
Le Togo a enregistré 14 202 nouvelles entreprises en 2025, marquant un recul de 4,8 % par rapport à 2024, poursuivant une tendance baissière entamée l’année précédente.
Ce recul s’inscrit dans une dynamique plus large de ralentissement constant de la création d’entreprises, observé aussi dans les chiffres cumulés au 3e trimestre 2025 : 11 099 créations contre 11 979 en 2024, soit –7,3 %.
Malgré les efforts de réformes pour simplifier la formalisation et améliorer le climat des affaires, l’accès au financement et la saturation de certains segments restent des freins majeurs à l’entrepreneuriat.
En 2025, le paysage entrepreneurial togolais a connu une évolution paradoxale : tout en conservant un volume significatif de créations d’entreprises, le rythme de ces naissances s’est inscrit pour la deuxième année consécutive dans une dynamique de recul, révélatrice de défis structurels persistants dans l’économie. Selon les données compilées par le Centre de Formalités des Entreprises (CFE) et relayées par les médias économiques locaux, 14 202 nouvelles entreprises ont été créées en 2025, soit une baisse de 4,8 % par rapport à 2024, année au cours de laquelle 14 919 entités avaient été formalisées.
Ce recul n’est pas un phénomène isolé : déjà en 2024, le nombre de créations avait diminué d’environ 13 % par rapport à 2023, année qui avait vu naître 15 654 entreprises, record depuis la création du CFE. L’inversion de la courbe de croissance de l’entrepreneuriat, après plusieurs années de progression, soulève des questions fondamentales sur les facteurs qui freinent aujourd’hui l’élan entrepreneurial au Togo.
L’analyse détaillée par trimestre montre une progression stagnante au fil de l’année : 4 262 immatriculations au premier trimestre, une décélération notable au deuxième (3 485), puis une poursuite du recul au troisième (3 352) et au quatrième (3 103). Cette tendance tranche avec les cycles d’expansion observés antérieurement et suggère des contraintes économiques et structurelles plus fortes que prévu.
Un contexte global plutôt positif, mais des signaux préoccupants
Sur le plan macroéconomique, le Togo affiche des performances plus robustes. Le pays a maintenu sa croissance à des niveaux soutenus, autour de 5 % et plus, portée par des secteurs comme l’industrie, les services et l’agriculture, tout en poursuivant des réformes fiscales et budgétaires destinées à stabiliser ses finances publiques.
Pourtant, cette solidité globale ne s’est pas traduite par une dynamique ascendante de la création d’entreprises. Cela peut sembler paradoxal : dans de nombreux pays, une croissance soutenue est souvent corrélée avec une augmentation des créations d’entreprises, symboles de vitalité économique et de diversification productive. Au Togo, la progression de 2021 à 2023 a en effet été associée à un pic des créations, mais le retournement observé en 2024 et confirmé en 2025 suggère une fracture entre croissance macroéconomique et dynamisme micro-économique entrepreneurial.
Un regard régional permet de contextualiser cette évolution : plusieurs pays ouest-africains ont connu des cycles similaires de création d’entreprises et de ralentissement, souvent liés à des obstacles récurrents comme l’accès au financement, la saturation de certains marchés et les difficultés de passage de la formalité à la viabilité économique. Ce phénomène est documenté dans des rapports internationaux soulignant que l’accès au crédit demeure l’un des principaux obstacles pour les petites entreprises en Afrique, où moins de 20 % des PME utilisent des financements bancaires formels.
Les causes sous-jacentes du recul entrepreneurial
Plusieurs facteurs expliquent cette contraction du taux de création d’entreprises. Premièrement, l’accès au financement reste difficile pour les nouvelles entreprises, en particulier les startups et les micro-entreprises. La plupart des institutions financières préfèrent octroyer des crédits à des entités déjà établies, perçues comme moins risquées que les jeunes entreprises. Cette problématique n’est pas propre au Togo : elle est également pointée par des analyses de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (UNCTAD) comme un frein majeur pour les économies en développement, notamment en Afrique subsaharienne où les contraintes d’accès à la finance et aux marchés ralentissent la croissance des PME.
Deuxièmement, certaines saturations sectorielles, comme le commerce de détail, la restauration ou le transport, limitent l’entrée de nouveaux acteurs, car les niches rentables deviennent moins nombreuses et souvent dominées par des entreprises déjà en place. Dans un marché relativement petit, l’effet de saturation se fait sentir plus rapidement qu’ailleurs.
Troisièmement, bien que le gouvernement ait mis en œuvre des réformes pour simplifier les démarches de création d’entreprise, réduction des coûts, digitalisation des procédures et réduction des délais, ces mesures ont encore du mal à produire leurs pleins effets. Les données montrent que malgré la simplification des formalités et la numérisation croissante des services, le ralentissement se poursuit, ce qui signifie que d’autres goulots d’étranglement persistent dans l’écosystème entrepreneurial.
Les statistiques détaillées pour 2025 confirment que la majorité des créations d’entreprises restent portées par des nationaux (environ 81 %), avec une participation étrangère qui, bien qu’inférieure, demeure importante dans certains segments du marché. Ce constat souligne que même si l’environnement est attractif pour les investisseurs étrangers, les entrepreneurs locaux traversent des obstacles plus marqués lorsqu’ils tentent de lancer de nouvelles activités.
Entrepreneuriat et genre : une dynamique à surveiller
Les données disponibles montrent que les femmes entrepreneurs représentent une part significative des nouvelles créations d’entreprises dans le pays, constituant environ 27 % à 30 % des fondateurs dans certaines périodes analysées. Ce pourcentage, bien qu’en progression dans un contexte régional souvent marqué par une sous-représentation féminine, met en évidence la nécessité de mesures ciblées pour soutenir l’entrepreneuriat féminin, notamment via des financements dédiés, de la formation et une intégration accrue dans les chaînes de valeur économiques.
Perspectives politiques et initiatives complémentaires
Malgré le recul observé, l’écosystème togolais continue de bénéficier d’un cadre de réformes pro-entreprises inspiré des bonnes pratiques internationales. Ces efforts, validés par des institutions telles que la Banque mondiale, visent à renforcer l’attractivité du climat des affaires, notamment par la digitalisation des formalités au CFE et la réduction des coûts de formalisation.
Des voix expertes, telles que celles des organisations de soutien aux entreprises (ESO) et des analystes du secteur privé, plaident pour une structuration plus cohérente des services d’appui aux PME, une meilleure coordination des acteurs, et un renforcement des capacités entrepreneuriales dans les zones rurales, où l’accès aux services d’accompagnement reste limité.
Au niveau international, des recommandations de l’UNCTAD soulignent l’importance d’une approche intégrée combinant l’accès au financement, la reconfiguration réglementaire favorable, et le soutien aux secteurs prioritaires comme l’agro-industrie et les chaînes logistiques pour stimuler l’économie formelle.
Pourquoi est-ce important ?
L’évolution du nombre de créations d’entreprises au Togo en 2025 ne se résume pas à un simple indicateur statistique : elle révèle des tendances profondes sur la santé de l’écosystème économique, l’efficacité des réformes et les défis persistants dans la transformation d’une économie encore largement informelle en un marché dynamique et inclusif.
Un recul de la création d’entreprises peut réduire la pression sur le marché du travail, limiter l’émergence d’innovations et freiner la diversification économique — autant de facteurs essentiels pour créer des emplois durables et résilients. Dans un pays où l’entrepreneuriat est perçu comme une voie clé vers l’intégration des jeunes sur le marché du travail et une source majeure de croissance interne, cette tendance invite à un réexamen des politiques publiques, notamment en matière d’accès à la finance, d’accompagnement des PME et d’inclusion des femmes et des populations rurales.
Au niveau ouest-africain, comprendre ces dynamiques est crucial car elles s’inscrivent dans des enjeux régionaux plus larges : l’intégration économique, la création de valeur locale, et l’adaptation des économies aux mutations mondiales. À mesure que les pays de la région du Ghana au Bénin en passant par le Burkina Faso cherchent à stimuler l’entrepreneuriat comme moteur de développement inclusif, l’expérience togolaise offre des leçons utiles sur les limites des réformes administratives seules et la nécessité d’un soutien plus large et intégré aux entrepreneurs, y compris l’accès au financement, une structuration des réseaux d’appui et la stimulation des segments économiques porteurs.
Ce constat invite à repenser non seulement les dispositifs nationaux, mais aussi les coopérations régionales et les initiatives multipartites qui peuvent propulser l’entrepreneuriat ouest-africain vers une croissance plus équitable, durable et partagée pour les générations futures.