Corruption en Afrique : le classement 2025 de Transparency International révèle une fracture inquiétante pour l’économie du continent
Les points clés :
L’Afrique reste la région la moins performante à l’Indice de perception de la corruption (IPC) 2025, avec seulement quatre pays au-dessus de 50/100.
La moyenne mondiale chute à 42/100, son plus bas niveau depuis plus d’une décennie.
En Afrique de l’Ouest, les écarts se creusent entre pays réformateurs et États fragilisés, avec des conséquences directes sur l’investissement et la croissance.
L’édition 2025 de l’Indice de perception de la corruption (IPC) publiée par Transparency International confirme une tendance lourde : la gouvernance publique mondiale traverse une zone de turbulences, et l’Afrique reste l’épicentre des fragilités structurelles. Sur 182 pays et territoires évalués, seuls quatre États africains dépassent le seuil symbolique des 50 points sur 100, marquant la frontière entre perception modérée et perception élevée de la corruption.
Selon le rapport officiel de Transparency International, l’IPC mesure la perception de la corruption dans le secteur public à partir de 13 sources indépendantes, incluant la Banque mondiale, le Forum économique mondial, des cabinets de gestion des risques et des think tanks spécialisés.
L’Afrique face à un plafond de verre institutionnel
Avec un score de 68/100, les Seychelles se classent 24e au niveau mondial et demeurent le pays africain le mieux noté. Le Cap-Vert suit avec 62 points (35e rang mondial). Le Botswana et le Rwanda, ex aequo avec 58 points, occupent le 41e rang mondial. Ces chiffres sont confirmés par la base de données officielle de Transparency International (CPI 2025).
Mais derrière ces performances isolées, le constat est plus sévère. Sur l’ensemble du continent, seuls ces quatre pays franchissent la barre des 50 points. À l’opposé, la Somalie et le Soudan du Sud ferment la marche mondiale avec 9/100, tandis que l’Érythrée et la Libye obtiennent 13/100, et le Soudan 14/100.
La moyenne mondiale tombe à 42/100 en 2025, son niveau le plus bas depuis plus de dix ans. Transparency International souligne que 122 pays sur 182 obtiennent un score inférieur à 50. Le nombre d’États au-dessus de 80/100 est passé de 12 il y a dix ans à seulement 5 aujourd’hui. Le Danemark domine le classement avec 89 points, suivi de la Finlande (88), Singapour (84), la Nouvelle-Zélande (81) et la Norvège (81).
Ces chiffres traduisent un phénomène global : la corruption progresse ou stagne dans une majorité de pays, y compris dans des démocraties établies comme les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, la France ou la Suède, dont les scores connaissent une érosion progressive selon les données officielles de Transparency International.
Afrique de l’Ouest : contrastes et vulnérabilités
En Afrique de l’Ouest, le paysage est contrasté. Le Sénégal et la Namibie (65e rang mondial), le Bénin et Sao Tomé & Principe (70e), la Côte d’Ivoire et le Ghana (76e) figurent dans le top 10 africain.
La Côte d’Ivoire et le Ghana, deux économies majeures de la région, se situent au 76e rang mondial. Le Nigeria, première économie d’Afrique en termes de PIB nominal selon la Banque mondiale (World Development Indicators), se classe au 142e rang mondial.
Le Togo apparaît au 120e rang mondial selon les données fournies dans le classement 2025. Pour les investisseurs, ce type de positionnement influence directement la perception du risque pays, un indicateur clé dans les décisions d’implantation ou d’allocation de capitaux.
Progressions et reculs : une dynamique instable
Quatorze pays africains améliorent leur score par rapport à 2024, tandis que seize régressent. Le Maroc, le Gabon et la Guinée équatoriale enregistrent les meilleures progressions (+2 points chacun). À l’inverse, les Seychelles, le Mozambique et Eswatini reculent de 4 points.
Ces variations, même limitées en apparence, ont un effet réputationnel important. Selon la Banque mondiale, la qualité des institutions et la lutte contre la corruption font partie des indicateurs de gouvernance (Worldwide Governance Indicators) influençant les flux d’investissements directs étrangers. Les indicateurs sont disponibles ici : https://info.worldbank.org/governance/wgi/
Les travaux empiriques de la CNUCED (UNCTAD), notamment dans le World Investment Report 2023 et 2024, montrent une corrélation forte entre qualité institutionnelle et attractivité des IDE.
Corruption et instabilité politique : le cas malgache
Transparency International souligne les conséquences politiques de la corruption systémique. À Madagascar, les tensions liées à la gouvernance auraient contribué aux mouvements de contestation ayant mené à la chute du gouvernement en octobre 2025 selon les informations relayées par plusieurs médias internationaux. L’organisation insiste sur le lien entre détournement de fonds publics, défaillance des services essentiels (eau, électricité) et perte de légitimité institutionnelle.
Un coût économique massif
La Banque africaine de développement estime que la corruption coûte à l’Afrique environ 148 milliards de dollars par an, soit environ 25 % du PIB du continent selon certaines estimations citées dans ses rapports sur la gouvernance économique. Voir notamment les publications BAD sur la gouvernance : https://www.afdb.org/en/topics-and-sectors/topics/governance.
Le FMI souligne également que la corruption réduit la mobilisation des recettes fiscales et freine la croissance potentielle. Les analyses du FMI sur gouvernance et corruption sont consultables sur https://www.imf.org/en/Topics/governance-and-anti-corruption.
En Afrique de l’Ouest, où les budgets publics financent massivement infrastructures, énergie, routes, ports et agriculture, toute distorsion dans l’allocation des ressources réduit l’efficacité des dépenses et accroît l’endettement sans rendement équivalent.
Une fracture entre États réformateurs et États fragilisés
Le Cap-Vert et le Botswana, régulièrement cités comme modèles africains en matière de gouvernance, bénéficient d’institutions judiciaires relativement indépendantes et de mécanismes de contrôle budgétaire robustes. Le Rwanda, souvent mis en avant pour son efficacité administrative, maintient un score élevé malgré des débats internationaux sur l’espace politique.
À l’inverse, les États en conflit ou en transition politique prolongée affichent les scores les plus faibles. Cette fracture institutionnelle reflète une inégale capacité à consolider l’État de droit, à sécuriser les finances publiques et à garantir la transparence des marchés.
Pourquoi est-ce important ?
L’Indice de perception de la corruption 2025 n’est pas qu’un baromètre moral. C’est un indicateur économique stratégique. Les agences de notation, les investisseurs institutionnels et les banques multilatérales intègrent la qualité de la gouvernance dans leurs modèles d’évaluation du risque.
En Afrique de l’Ouest, où les États cherchent à attirer davantage d’investissements directs étrangers dans l’énergie, les mines, l’agro-industrie et les infrastructures, la crédibilité institutionnelle devient un actif économique majeur. Les pays qui améliorent leur score envoient un signal de stabilité réglementaire et de prévisibilité. Ceux qui stagnent ou reculent voient leur prime de risque augmenter, renchérissant le coût du capital et limitant l’accès aux financements internationaux.
À l’échelle régionale, l’UEMOA et la CEDEAO ont multiplié les initiatives de convergence en matière de gouvernance budgétaire et de transparence des finances publiques. La Banque mondiale et la BAD soutiennent plusieurs programmes de réforme administrative et de digitalisation des procédures publiques dans la région. L’enjeu dépasse donc la réputation. Il s’agit de compétitivité économique, d’efficacité budgétaire et de cohésion sociale. Dans un contexte mondial marqué par la rivalité géopolitique et la contraction des flux financiers vers les économies émergentes, la qualité institutionnelle devient un levier central de résilience.
Pour l’Afrique de l’Ouest, le classement 2025 agit comme un miroir. Il met en lumière les efforts entrepris, mais aussi les fragilités persistantes. La bataille contre la corruption n’est plus seulement une question éthique ; elle est devenue un impératif économique stratégique.