Côte d’Ivoire : le pari des 175 milliards d’euros, comment Abidjan veut financer le PND 2026-2030 et transformer son modèle de croissance

Les points clés :

  • La Côte d’Ivoire prévoit de mobiliser 114 838,5 milliards de FCFA, soit plus de 175 milliards d’euros, pour financer son Plan national de développement 2026-2030.

  • Plus de 70 % des financements attendus doivent provenir du secteur privé, un pari ambitieux dans un contexte international marqué par la hausse des taux et la volatilité des marchés.

  • La crédibilité macroéconomique du pays, soutenue par des notations souveraines stables (Fitch, S&P, Moody’s) et un programme actif avec le FMI, sera déterminante pour attirer les capitaux.


Avec le lancement du Plan national de développement (PND) 2026-2030, la Côte d’Ivoire engage l’un des programmes d’investissement les plus ambitieux de son histoire contemporaine. Sur cinq ans, Abidjan vise la mobilisation de 114 838,5 milliards de FCFA, soit plus de 175 milliards d’euros. Ce volume financier, sans précédent à cette échelle dans la planification ivoirienne, marque un changement de dimension stratégique pour la première économie de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).

Cette ambition s’inscrit dans la continuité du PND 2021-2025, qui prévoyait environ 59 000 milliards de FCFA d’investissements, soit près de 90 milliards d’euros. Selon les données du Fonds monétaire international, la croissance ivoirienne s’est établie autour de 6,5 % en moyenne ces dernières années, légèrement en dessous de l’objectif supérieur à 7 % initialement fixé, mais toujours parmi les plus dynamiques d’Afrique subsaharienne.

Une trajectoire de croissance solide, mais sous tension mondiale

Selon la base de données de la Banque mondiale, le PIB de la Côte d’Ivoire dépasse 78 milliards de dollars en valeur nominale (World Development Indicators, 2024), ce qui en fait l’un des moteurs économiques majeurs d’Afrique de l’Ouest.

Depuis la fin de la crise post-électorale en 2011, l’économie ivoirienne affiche une trajectoire de croissance soutenue. Le Legatum Prosperity Index souligne que la Côte d’Ivoire figure parmi les pays ayant le plus amélioré leur indice global de prospérité entre 2011 et 2021. Cependant, la robustesse macroéconomique ne masque pas les fragilités structurelles. Selon la Banque mondiale, le taux de pauvreté national était estimé à 37,5 % en 2021, révélant un décalage persistant entre croissance et inclusion sociale.

Le nouveau PND 2026-2030 ambitionne précisément de corriger cette asymétrie en misant sur la transformation structurelle, l’industrialisation, la modernisation agricole et l’extension des infrastructures.

Une architecture de financement dominée par le secteur privé

La clé de voûte du plan repose sur une équation financière audacieuse : 70,2 % des 114 838,5 milliards de FCFA attendus devront provenir du secteur privé, contre 29,8 % du secteur public.

Cette orientation prolonge la logique du PND précédent, où près des trois quarts des investissements attendus étaient également imputés au privé. Elle traduit un repositionnement stratégique de l’État ivoirien, davantage catalyseur que financeur direct.

L’investissement public, estimé à environ 38 000 milliards de FCFA (près de 58 milliards d’euros), devra être mobilisé via des émissions obligataires, des ressources budgétaires internes et l’appui des partenaires techniques et financiers lors du prochain Groupe consultatif. La réussite de cette stratégie dépendra directement de la perception du risque souverain et de la stabilité macroéconomique.

La crédibilité financière comme levier central

En 2025, plusieurs agences de notation ont confirmé la solidité relative du profil ivoirien. Fitch Ratings a relevé la note souveraine de la Côte d’Ivoire à BB avec perspective stable, soulignant la solidité de la croissance et l’amélioration des indicateurs budgétaires. S&P Global Ratings maintient le pays en catégorie BB/B avec perspective stable. Moody’s attribue une note Ba2 avec perspective stable, mettant en avant la résilience économique malgré les vulnérabilités extérieures.

Ces notations restent en catégorie spéculative, mais elles placent la Côte d’Ivoire parmi les signatures africaines les plus crédibles sur les marchés internationaux.

Cette crédibilité a un impact concret. Elle conditionne le coût d’émission des eurobonds, l’appétit des investisseurs institutionnels et la capacité du pays à lever des ressources à long terme.

Le soutien du FMI et la discipline budgétaire

La Côte d’Ivoire bénéficie d’un programme appuyé par le FMI, incluant un mécanisme élargi de crédit et une facilité élargie de crédit. Le Fonds souligne que l’économie ivoirienne demeure « résiliente malgré l’incertitude mondiale persistante ».

Le FMI insiste notamment sur la nécessité de maintenir la discipline budgétaire dans le cadre des critères de convergence de l’UEMOA, qui fixent un plafond de déficit public à 3 % du PIB à moyen terme.

Dans un contexte de hausse mondiale des taux d’intérêt et de resserrement des conditions financières internationales, cette discipline devient essentielle pour préserver la soutenabilité de la dette.

Un environnement régional contrasté

La Côte d’Ivoire évolue dans une sous-région marquée par l’instabilité politique et sécuritaire. Les coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont modifié la perception du risque régional.

Dans ce contexte, la stabilité politique relative d’Abidjan constitue un avantage comparatif. L’élection présidentielle récente, malgré des tensions politiques liées au quatrième mandat d’Alassane Ouattara, s’est déroulée sans rupture institutionnelle majeure.

Pour les investisseurs internationaux, la stabilité politique est un facteur déterminant, souvent intégré aux modèles de notation du risque pays, notamment dans les analyses de la Banque mondiale et du FMI.

Un enjeu d’inclusion et de transformation structurelle

La Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao, selon l’Organisation internationale du cacao (ICCO). Mais la dépendance aux matières premières expose le pays aux chocs exogènes, notamment climatiques et aux fluctuations des prix internationaux.

Le PND 2026-2030 vise à accélérer la transformation locale des produits agricoles, renforcer les chaînes de valeur industrielles et développer les infrastructures énergétiques et logistiques. L’objectif est double : soutenir la croissance et améliorer la redistribution.

Pourquoi est-ce important ?

Le PND 2026-2030 dépasse le cadre ivoirien. En tant que locomotive économique de l’UEMOA, la Côte d’Ivoire influence la dynamique régionale.

Selon la BCEAO, l’économie ivoirienne représente une part significative du PIB de l’Union. La capacité d’Abidjan à mobiliser 175 milliards d’euros sur cinq ans enverra un signal fort aux marchés internationaux quant à la viabilité des grandes stratégies de financement africaines.

Si le pari réussit, il renforcera l’attractivité de l’Afrique de l’Ouest pour les investissements directs étrangers, notamment dans les infrastructures, l’énergie et l’agro-industrie.

À l’inverse, toute difficulté majeure dans la mobilisation des ressources ou dans la mise en œuvre pourrait accroître la prudence des investisseurs vis-à-vis de la région.

Au-delà des chiffres, l’enjeu est structurel. Il s’agit de transformer une croissance robuste mais inégalement répartie en prospérité partagée. Pour l’Afrique de l’Ouest, confrontée aux défis de sécurité, d’endettement et de transition démographique, la réussite du modèle ivoirien pourrait servir de laboratoire régional.

Le pari est colossal. Il est aussi stratégique.

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