Togo : vers un nouveau pacte BTP ? L’État et le privé tentent de relancer un secteur clé de la croissance
Les points clés :
Le gouvernement togolais et les acteurs du BTP ouvrent un cycle de concertation sectorielle inédit.
Les retards de chantiers et les marchés en souffrance fragilisent la performance économique.
Le BTP reste un levier stratégique pour la croissance, l’emploi et l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest.
À Lomé, le 12 février, le Comité de concertation État–Secteur privé a franchi une étape significative dans la redéfinition des relations entre puissance publique et entreprises du bâtiment et des travaux publics. Cette première rencontre sectorielle dédiée au BTP intervient dans un contexte où le secteur, pilier des investissements publics et moteur de l’activité intérieure, traverse des tensions liées aux retards d’exécution, aux contraintes de financement et à la soutenabilité des projets.
La réunion, présidée par le ministre en charge de l’économie, Barcola George, aux côtés du ministre de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Réforme foncière ainsi que du ministre des Travaux publics, marque une tentative assumée de rééquilibrage du dialogue public-privé. Derrière l’affichage institutionnel, l’enjeu est macroéconomique : sécuriser l’investissement, restaurer la confiance des entreprises locales et accélérer la livraison d’infrastructures structurantes.
Le secteur du BTP occupe une place centrale dans la stratégie nationale de développement du Togo. Selon les données de la Banque mondiale, la croissance du Togo s’est établie à environ 6,4 % en 2023, soutenue notamment par l’investissement public et les infrastructures. Les rapports macroéconomiques publiés sur le site officiel de la Banque mondiale confirment que l’investissement en infrastructures constitue un moteur essentiel de la croissance togolaise, en particulier dans les transports et l’énergie.
Le BTP, par sa nature, agit comme multiplicateur économique. Chaque chantier mobilise une chaîne de valeur étendue : ingénierie, matériaux, logistique, services financiers, main-d’œuvre qualifiée et non qualifiée. Dans les économies émergentes, les dépenses d’infrastructure peuvent générer un effet d’entraînement significatif sur le PIB et l’emploi. Le Fonds monétaire international souligne dans plusieurs analyses régionales que les investissements publics bien ciblés améliorent la productivité à moyen terme, à condition que leur gouvernance soit rigoureuse.
Au Togo, la question de la gouvernance des marchés publics reste centrale. Les retards dans l’exécution des chantiers et certains projets à l’arrêt traduisent des difficultés structurelles : contraintes de trésorerie des entreprises, lenteurs administratives, révisions de prix dans un contexte inflationniste et dépendance aux financements extérieurs. Les discussions qualifiées de franches et constructives lors de la rencontre sectorielle témoignent d’une reconnaissance partagée de ces fragilités.
Les données budgétaires montrent l’importance de l’investissement public dans la trajectoire économique nationale. Le budget de l’État togolais pour 2024, adopté par l’Assemblée nationale et consultable sur le site du ministère de l’Économie et des Finances, dépasse les 2 100 milliards de FCFA, avec une part significative consacrée aux dépenses d’investissement. Ces enveloppes alimentent directement le BTP, que ce soit pour les routes, les bâtiments administratifs, les infrastructures scolaires ou sanitaires.
Dans ce contexte, la nouvelle dynamique de concertation sectorielle vise plusieurs objectifs implicites. D’abord, améliorer la compétitivité des entreprises locales face aux grands groupes internationaux qui dominent parfois les appels d’offres. Ensuite, renforcer la qualité des infrastructures livrées, enjeu crucial pour la durabilité des investissements publics. Enfin, réduire les délais d’exécution afin d’optimiser l’impact économique des projets.
L’expérience d’autres pays ouest-africains montre que la structuration du dialogue public-privé dans le BTP peut produire des effets tangibles. En Côte d’Ivoire, par exemple, la montée en puissance des partenariats public-privé a permis de financer et d’accélérer des projets d’infrastructures majeurs au cours de la dernière décennie, contribuant à des taux de croissance supérieurs à 6 % sur plusieurs années, selon les données de la Banque mondiale et du FMI. En Sénégal, le Plan Sénégal Émergent a également misé sur les infrastructures pour transformer l’économie, avec des résultats documentés par les institutions financières internationales.
Pour le Togo, l’enjeu est double. Il s’agit d’abord d’assainir l’exécution des marchés en cours. Le gouvernement s’est engagé à travailler étroitement avec les responsables des sociétés concernées pour trouver des solutions aux chantiers en souffrance ou abandonnés. Cette approche collaborative peut limiter les contentieux coûteux et réduire les pertes économiques liées aux projets inachevés. Il s’agit ensuite d’installer un mécanisme permanent de concertation sectorielle, susceptible d’anticiper les blocages plutôt que de les subir.
Le contexte international renforce la pression sur les finances publiques. L’augmentation des coûts des matériaux de construction, en partie liée aux perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales depuis la pandémie de Covid-19 et les tensions géopolitiques, a pesé sur les budgets des entreprises. La Banque mondiale et le FMI ont souligné l’impact de l’inflation importée sur les pays d’Afrique subsaharienne. Dans ce cadre, la révision des prix des marchés et l’adaptation des clauses contractuelles deviennent des sujets sensibles mais incontournables.
Le BTP joue également un rôle social déterminant. Au-delà de la croissance du PIB, il génère des emplois directs et indirects, souvent pour une main-d’œuvre peu qualifiée. Dans une économie où la démographie reste dynamique, l’absorption de la jeunesse active constitue un impératif politique et économique. Selon les données de la Banque mondiale, la population du Togo dépasse les 8 millions d’habitants, avec une part importante de jeunes. L’accélération des projets d’infrastructure peut donc contribuer à atténuer les tensions sur le marché du travail.
La compétitivité des entreprises locales est un autre enjeu majeur. Le renforcement des capacités techniques, l’accès au financement bancaire et la transparence dans l’attribution des marchés conditionnent la montée en gamme du tissu entrepreneurial national. Le dialogue initié par le Comité de concertation État–Secteur privé pourrait permettre d’identifier des mécanismes de soutien plus adaptés, notamment en matière de garanties et de facilitation de l’accès au crédit.
Au niveau régional, la modernisation des infrastructures togolaises s’inscrit dans une logique d’intégration ouest-africaine. Le port de Lomé, déjà positionné comme un hub logistique en Afrique de l’Ouest, dépend de la qualité des infrastructures routières et logistiques intérieures pour maintenir sa compétitivité. L’amélioration du réseau routier et des infrastructures de transport renforce les échanges avec des pays voisins comme le Ghana et le Bénin, contribuant à la fluidité du commerce régional.
Dans cette perspective, le nouveau pacte de performance esquissé entre l’État et le secteur privé pourrait être interprété comme un ajustement stratégique. Il ne s’agit pas seulement de résoudre des difficultés ponctuelles, mais de consolider un modèle de gouvernance des infrastructures capable de soutenir une croissance durable.
Pourquoi est-ce important ?
Le BTP n’est pas un secteur parmi d’autres. Il structure l’économie, façonne l’espace productif et conditionne la compétitivité nationale. Au Togo, la qualité et la rapidité d’exécution des projets d’infrastructure influencent directement la productivité des entreprises, l’attractivité pour les investisseurs étrangers et l’intégration dans les chaînes de valeur régionales.
À l’échelle ouest-africaine, la convergence des efforts en matière d’infrastructures demeure un facteur clé d’intégration économique. Les pays de la région, qu’il s’agisse de la Côte d’Ivoire, du Sénégal ou du Ghana, ont placé les investissements publics au cœur de leurs stratégies de transformation. Le Togo, en cherchant à renforcer la performance et la gouvernance de son secteur BTP, s’inscrit dans cette dynamique régionale.
Si le dialogue engagé à Lomé débouche sur des réformes concrètes, une meilleure exécution des marchés et un renforcement durable des entreprises locales, l’impact pourrait dépasser le cadre sectoriel. Il pourrait consolider la trajectoire de croissance du pays, renforcer la résilience budgétaire et contribuer à faire du Togo un acteur plus compétitif au sein de l’économie ouest-africaine.