Industrialisation en Afrique : ce que révèle le nouveau classement de la BAD
01 juin 2026

Industrialisation en Afrique : ce que révèle le nouveau classement de la BAD

Par Timothée Adjogla

Les points clés :

  • Le Maroc devient en 2024 le pays le plus industrialisé d’Afrique devant l’Afrique du Sud pour la première fois depuis le lancement de l’indice.
  • Quarante-et-un pays africains ont amélioré leurs performances industrielles entre 2010 et 2024, mais les progrès restent inégaux selon les régions.
  • Le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Togo figurent parmi les économies ouest-africaines qui renforcent progressivement leur position dans la transformation industrielle du continent.

L’industrialisation africaine est-elle enfin en marche ? La question revient régulièrement dans les débats économiques alors que les gouvernements du continent cherchent à réduire leur dépendance aux matières premières brutes et à accélérer la transformation locale de leurs ressources. Le dernier rapport publié conjointement par la Banque africaine de développement (BAD), l’Union africaine (UA) et l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) apporte un éclairage inédit sur cette dynamique.

À travers son « Indice de l’industrialisation en Afrique 2025 », l’institution panafricaine dresse un panorama complet des performances industrielles des 54 pays africains entre 2010 et 2024. Le constat est nuancé. D’un côté, le continent progresse. De l’autre, l’industrialisation demeure largement insuffisante pour transformer durablement les économies africaines.

La principale surprise du classement est incontestablement la montée du Maroc au sommet du continent. Avec un score de 0,8415 point, le royaume chérifien dépasse pour la première fois l’Afrique du Sud, qui occupait historiquement cette position depuis le lancement de l’indice.

Cette progression n’est pas le fruit du hasard. Depuis plus d’une décennie, Rabat a engagé une stratégie industrielle structurée autour de secteurs à forte valeur ajoutée tels que l’automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables, l’électronique et les industries chimiques. Selon les données du ministère marocain de l’Industrie et de l’Investissement, le pays est devenu le premier constructeur automobile du continent, avec des exportations qui dépassent désormais celles des phosphates et de l’agriculture.

L’implantation de groupes internationaux comme Renault et Stellantis a contribué à faire du Maroc une plateforme industrielle et exportatrice vers l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient. Cette stratégie d’intégration dans les chaînes de valeur mondiales explique largement son ascension.

À l’inverse, l’Afrique du Sud affiche un score de 0,8396 point et perd sa position de leader. Le rapport souligne une dégradation progressive de plusieurs indicateurs de performance industrielle. Les difficultés énergétiques récurrentes, les problèmes logistiques, la baisse des investissements productifs et les incertitudes économiques ont pesé sur la compétitivité de l’économie sud-africaine au cours des dernières années.

Derrière les deux géants du continent figurent l’Égypte, la Tunisie, Maurice, l’Algérie, l’Eswatini, le Sénégal, la Namibie et la Côte d’Ivoire qui complètent le Top 10 africain.

L’entrée durable du Sénégal et de la Côte d’Ivoire dans ce cercle restreint constitue l’une des évolutions les plus significatives de la dernière décennie. Ces deux économies ouest-africaines illustrent l’émergence progressive de nouveaux pôles industriels en Afrique subsaharienne.

Le Sénégal occupe désormais la huitième place continentale avec un score de 0,6368 point. Cette performance reflète les investissements réalisés dans les infrastructures, les zones économiques spéciales, l’agro-industrie, les matériaux de construction et les industries liées à l’exploitation prochaine des hydrocarbures offshore.

La Côte d’Ivoire, dixième du classement avec un score de 0,6173 point, poursuit également sa transformation. Premier producteur mondial de cacao, le pays cherche depuis plusieurs années à accroître localement la transformation de ses matières premières agricoles. Les autorités ivoiriennes ambitionnent notamment de transformer plus de 50 % de leur production de cacao sur le territoire national afin d’augmenter la valeur ajoutée captée localement.

Plus largement, le rapport met en évidence une réalité encourageante : 41 pays africains sur 54 ont amélioré leur score industriel depuis 2010. Cette progression témoigne d’une prise de conscience croissante des décideurs africains quant au rôle stratégique de l’industrie dans la création d’emplois, l’augmentation des exportations et la diversification économique.

Parmi les pays ayant enregistré les avancées les plus spectaculaires figurent le Bénin, la République démocratique du Congo, Djibouti, le Gabon, la Mauritanie, le Rwanda, la Guinée, la Sierra Leone, la Somalie et surtout le Sénégal.

À l’opposé, plusieurs pays ont perdu du terrain. La Libye, le Botswana, le Niger, Madagascar, le Mali, les Seychelles ou encore la Guinée équatoriale ont connu les reculs les plus importants au cours de la période étudiée.

Le rapport révèle également des disparités régionales persistantes. L’Afrique du Nord demeure de loin la région la plus industrialisée du continent. Le Maroc, l’Égypte, la Tunisie et l’Algérie figurent parmi les locomotives industrielles africaines. Cette avance s’explique notamment par des infrastructures plus développées, une meilleure intégration aux marchés européens et une tradition industrielle plus ancienne.

L’Afrique australe conserve également une base industrielle relativement solide grâce à l’Afrique du Sud, la Namibie, Maurice et l’Eswatini. En revanche, l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique de l’Est et l’Afrique centrale restent en retrait malgré des progrès visibles. Le déficit d’infrastructures, le coût élevé de l’énergie, la faiblesse des systèmes logistiques et l’accès limité aux financements industriels continuent de freiner l’émergence d’un tissu manufacturier robuste.

Pour le Togo, le classement apporte des enseignements particulièrement intéressants. Le pays se positionne à la 25e place africaine avec un score de 0,5479 point. Il se situe ainsi devant plusieurs économies de la sous-région comme le Burkina Faso, le Mali, le Niger ou la Guinée.

Cette position reflète les efforts entrepris ces dernières années dans le développement de la Plateforme industrielle d’Adétikopé (PIA), la modernisation du Port autonome de Lomé, l’amélioration du climat des affaires et la promotion de la transformation locale des produits agricoles.

La stratégie industrielle togolaise repose notamment sur la valorisation du coton, du soja, du sésame et du phosphate. L’ambition affichée par les autorités est de faire du pays une plateforme logistique et industrielle régionale capable de desservir les marchés de la sous-région ouest-africaine.

Malgré ces avancées, les défis demeurent considérables pour l’ensemble du continent. Selon le rapport, l’Afrique représente toujours moins de 2 % de la production manufacturière mondiale et seulement 1,4 % des exportations mondiales de produits manufacturés.

Cette réalité souligne le retard structurel accumulé par le continent dans la transformation industrielle. Alors que la valeur ajoutée manufacturière africaine est passée de 285 milliards de dollars en 2020 à 351 milliards de dollars en 2025, cette progression reste insuffisante au regard du potentiel démographique et économique africain.

Les auteurs du rapport estiment que la prochaine phase de l’industrialisation africaine ne pourra pas reposer uniquement sur des stratégies nationales isolées. La réussite passera par une intégration régionale renforcée, la mise en œuvre effective de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), le développement de chaînes de valeur régionales et la multiplication des corridors industriels transfrontaliers.

La BAD souligne également l’importance des zones économiques spéciales, des parcs industriels, des investissements massifs dans les infrastructures énergétiques et logistiques ainsi que du financement à grande échelle des projets industriels.

À terme, l’enjeu dépasse la simple croissance économique. Pour un continent dont la population devrait atteindre près de 2,5 milliards d’habitants à l’horizon 2050, l’industrialisation apparaît comme une condition essentielle pour créer des millions d’emplois, réduire la dépendance aux importations et accroître la résilience économique face aux chocs extérieurs.

L’édition 2025 de l’Indice de l’industrialisation en Afrique confirme ainsi une tendance encourageante : le continent progresse. Mais elle rappelle également que la transformation structurelle tant recherchée reste encore un chantier de longue haleine.

Pourquoi est-ce important ?

Ce classement constitue l’un des baromètres les plus complets du développement industriel africain. Il montre que plusieurs pays africains parviennent progressivement à diversifier leurs économies et à développer leurs capacités de transformation locale. Toutefois, il révèle également que l’Afrique reste marginale dans l’industrie mondiale malgré son potentiel démographique et ses ressources naturelles. Pour les pays d’Afrique de l’Ouest, notamment le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Togo, les résultats confirment que les investissements dans les infrastructures, les zones industrielles et la transformation locale commencent à produire des effets. La véritable question pour la prochaine décennie sera de savoir si ces progrès pourront être amplifiés grâce à la ZLECAf afin de faire émerger une industrie africaine capable de rivaliser à l’échelle mondiale.

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