Le Bénin et le Togo face à la réalité énergétique : dépendre des autres ou construire ensemble
04 juin 2026

Le Bénin et le Togo face à la réalité énergétique : dépendre des autres ou construire ensemble

Par Timothée Adjogla

Les points clés :

  • La panne provoquée par l’incendie de la sous-station d’Akosombo au Ghana a rappelé la forte dépendance énergétique du Bénin et du Togo vis-à-vis de leurs voisins.
  • Le barrage d’Adjarala, projeté depuis près de quatre décennies sur le fleuve Mono, reste l’un des symboles les plus marquants des retards de l’intégration énergétique régionale.
  • La visite du président béninois Romuald Wadagni à Lomé ouvre une nouvelle fenêtre politique pour accélérer les investissements énergétiques communs entre les deux pays.

L’incendie survenu le 23 avril 2026 à la sous-station de la Ghana Grid Company (GRIDCo) à Akosombo n’a pas seulement provoqué une crise électrique au Ghana. Il a aussi mis en lumière une réalité que les décideurs béninois et togolais connaissent depuis plusieurs années : la fragilité persistante de la sécurité énergétique dans le Golfe de Guinée. L’incident a affecté environ 1 000 mégawatts de capacité électrique et conduit à l’arrêt temporaire de plusieurs installations stratégiques du système énergétique ghanéen.

Pour le Bénin et le Togo, cet épisode constitue un nouveau rappel de leur exposition aux chocs extérieurs. Lorsque les infrastructures énergétiques d’un pays voisin sont touchées, les conséquences se propagent rapidement à travers les interconnexions régionales. La logique est simple : les réseaux électriques ouest-africains sont désormais interdépendants, mais cette intégration demeure inachevée tant que les capacités nationales de production restent insuffisantes.

L’incident d’Akosombo n’est d’ailleurs pas un cas isolé. En 2024 déjà, plusieurs perturbations sur le Gazoduc de l’Afrique de l’Ouest avaient affecté l’approvisionnement en gaz naturel utilisé par certaines centrales thermiques togolaises, obligeant les autorités à mobiliser des ressources financières importantes pour maintenir l’alimentation électrique nationale. Dans les deux pays, la croissance démographique, l’urbanisation rapide, l’industrialisation naissante et la montée des besoins numériques exercent une pression croissante sur les réseaux électriques. Or, la dépendance aux importations d’énergie demeure élevée.

La Communauté Électrique du Bénin : un potentiel historique inachevé

L’histoire énergétique commune du Bénin et du Togo ne date pas d’hier. Dès 1968, les deux États créaient la Communauté Électrique du Bénin avec l’ambition de mutualiser leurs ressources et de bâtir une véritable infrastructure énergétique commune.

Plus d’un demi-siècle plus tard, le bilan apparaît contrasté. La CEB a joué un rôle essentiel dans le transport et la distribution de l’électricité entre les deux pays. Cependant, sa mission originelle consistant à développer des capacités de production significatives n’a jamais été pleinement réalisée.

Cette situation a progressivement transformé l’institution en gestionnaire d’infrastructures de transit, alors même que les besoins énergétiques des deux économies continuaient de croître. Pour plusieurs économistes de l’énergie, le principal obstacle n’est plus technologique. Les compétences existent, les financements potentiels également. Le défi réside davantage dans la capacité des États à maintenir une vision commune sur plusieurs décennies, au-delà des cycles politiques.

Adjarala : le projet qui pourrait changer la donne

Parmi les infrastructures les plus emblématiques figure le projet hydroélectrique d’Adjarala. Prévu sur le fleuve Mono, à la frontière entre le Bénin et le Togo, ce barrage est évoqué depuis 1988. Selon les études disponibles, il pourrait produire environ 147 mégawatts d’électricité tout en créant d’importants bénéfices agricoles grâce à la maîtrise de l’eau et au développement de surfaces irrigables.

Dans un contexte où les deux pays cherchent simultanément à accroître leur sécurité alimentaire et leur autonomie énergétique, Adjarala apparaît comme l’un des rares projets capables de répondre à plusieurs enjeux stratégiques à la fois.

Les experts soulignent qu’une telle infrastructure permettrait non seulement d’augmenter la production électrique régionale, mais aussi de réduire la dépendance aux combustibles fossiles importés, dont les prix demeurent fortement exposés aux fluctuations géopolitiques internationales.

L’industrialisation change l’équation énergétique

La question énergétique est devenue encore plus centrale avec l’accélération des stratégies industrielles des deux pays. Au Bénin, la montée en puissance de la Zone industrielle de Glo-Djigbé illustre la volonté des autorités de transformer localement des matières premières comme le coton ou la noix de cajou.

Au Togo, la Plateforme Industrielle d’Adétikopé poursuit la même logique en développant des chaînes de valeur industrielles destinées à accroître les exportations et la transformation locale. Ces ambitions industrielles reposent toutefois sur une condition incontournable : disposer d’une énergie fiable, abondante et compétitive.

Aucune économie ne peut durablement bâtir une industrie manufacturière performante sur des approvisionnements électriques incertains ou coûteux. Les exemples du Maroc, de l’Égypte ou de l’Afrique du Sud montrent que l’accès à une énergie stable constitue l’un des fondements de la compétitivité industrielle.

Pour le Bénin et le Togo, l’énergie n’est donc plus seulement une question de service public. Elle devient un enjeu de compétitivité économique, d’attractivité des investissements et de création d’emplois.

Le financement : une nouvelle approche possible

La question du financement reste souvent présentée comme le principal obstacle aux grands projets énergétiques africains. Pourtant, plusieurs spécialistes soulignent l’existence d’importantes ressources financières régionales encore sous-exploitées. Les caisses de retraite, les compagnies d’assurance et les investisseurs institutionnels disposent de réserves de long terme qui recherchent des placements stables.

Dans de nombreux pays émergents, ces capitaux ont contribué au financement d’infrastructures énergétiques structurantes. L’idée de créer des obligations régionales dédiées aux infrastructures énergétiques gagne ainsi du terrain dans plusieurs cercles de réflexion économique ouest-africains. De tels instruments permettraient d’associer davantage l’épargne régionale aux investissements stratégiques.

La visite de Romuald Wadagni à Lomé : un signal politique fort

L’aspect politique demeure déterminant. Le 3 juin 2026, le président béninois Romuald Wadagni a effectué une visite de travail à Lomé où il a rencontré Faure Essozimna Gnassingbé. Les échanges ont porté sur le renforcement de la coopération bilatérale et l’intégration économique régionale.

Même si les détails sectoriels n’ont pas été rendus publics, cette rencontre intervient dans un contexte où les deux pays cherchent à approfondir leurs complémentarités économiques. L’énergie apparaît naturellement comme l’un des domaines les plus prometteurs de cette coopération.

Les ambitions affichées par les deux gouvernements convergent. Le Bénin poursuit sa stratégie d’augmentation progressive de ses capacités électriques tandis que le Togo vise un accès quasi universel à l’électricité et une plus grande autonomie énergétique à l’horizon 2030.

Une Afrique de l’Ouest confrontée à une nouvelle compétition énergétique

Au-delà du seul cadre bilatéral, la question s’inscrit dans une dynamique régionale plus vaste. L’Afrique de l’Ouest connaît actuellement une compétition croissante pour attirer les investissements énergétiques, qu’ils concernent les énergies renouvelables, le gaz naturel ou les infrastructures de transport d’électricité.

Les pays capables de sécuriser rapidement leur approvisionnement énergétique disposeront d’un avantage compétitif significatif pour attirer les industries, les centres de données, les investissements logistiques et les nouvelles chaînes de valeur liées à la transformation locale. Dans ce contexte, le Bénin et le Togo disposent d’un atout majeur : leur proximité géographique, leurs réseaux interconnectés et leurs intérêts économiques convergents.

Pourquoi est-ce important ?

L’incendie d’Akosombo a démontré que la sécurité énergétique du Bénin et du Togo demeure fortement dépendante de facteurs extérieurs. Or, les ambitions industrielles des deux pays exigent désormais une énergie abondante, prévisible et compétitive. Le projet d’Adjarala, la modernisation des interconnexions régionales et la mobilisation de financements communs apparaissent comme des leviers essentiels pour transformer cette vulnérabilité en opportunité. La visite de Romuald Wadagni à Lomé intervient ainsi à un moment charnière où la coopération énergétique pourrait devenir l’un des principaux moteurs de l’intégration économique entre les deux pays. Au-delà de l’électricité, c’est la question de la souveraineté économique et de la compétitivité future du corridor Lomé-Cotonou qui est désormais posée.

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