Le packaging : le marché oublié en Afrique ?
28 avril 2026

Le packaging : le marché oublié en Afrique ?

Par Timothée Adjogla

Les points clés

  • Multiprint vise 70 milliards FCFA de chiffre d’affaires d’ici 2030 avec une expansion panafricaine.
  • L’entreprise mise sur l’industrialisation locale pour concurrencer les importations asiatiques.
  • La ZLECAf et la relocalisation des chaînes d’approvisionnement redessinent sa stratégie.

À Douala, cœur économique du Cameroun, une ambition industrielle prend forme avec une clarté stratégique rare dans le paysage manufacturier africain. Multiprint Labels & Packaging, spécialisée dans l’étiquetage et l’emballage industriel, ne cache plus ses ambitions : devenir d’ici 2030 un acteur panafricain intégré du packaging, capable de rivaliser avec les standards internationaux tout en s’ancrant dans une logique de souveraineté industrielle africaine.

Dans un entretien accordé à Agence Ecofin, son directeur général, Ibrahima Ousmanou, détaille une feuille de route qui dépasse le simple cadre d’une expansion commerciale. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large, celle d’une Afrique qui cherche à internaliser ses chaînes de valeur industrielles, longtemps dominées par les importations, notamment asiatiques.

L’objectif affiché est ambitieux : atteindre 70 milliards FCFA de chiffre d’affaires à l’horizon 2030. Pour y parvenir, Multiprint ne se contente plus d’un modèle basé sur l’exportation depuis le Cameroun. L’entreprise opère un basculement stratégique vers une implantation industrielle régionale, dictée par la proximité des marchés et des clients. La République du Congo apparaît comme une prochaine étape logique, ouvrant un accès direct à Kinshasa, l’un des plus grands bassins de consommation du continent, estimé à plus de 15 millions d’habitants selon les données de la Banque mondiale.

Cette stratégie d’expansion s’étend également à l’Afrique de l’Ouest, notamment vers le Togo, le Bénin et le Burkina Faso, avant un déploiement progressif vers l’Afrique de l’Est. Ce mouvement traduit une logique d’intégration continentale rendue possible par la Zone de libre-échange continentale africaine, qui redéfinit les règles du jeu économique en Afrique en facilitant les échanges intra-africains.

Selon la Banque africaine de développement, la mise en œuvre effective de la ZLECAf pourrait augmenter le commerce intra-africain de plus de 50 % d’ici 2035, un levier déterminant pour des industries comme le packaging, étroitement liées à l’essor de l’agro-industrie et de la grande distribution.

Mais au-delà de l’expansion géographique, c’est le positionnement industriel de Multiprint qui retient l’attention. L’entreprise se présente comme le seul acteur généraliste du packaging en Afrique centrale, couvrant plusieurs segments clés, allant des films flexibles au papier-carton, en passant par les capsules métalliques et le polypropylène tissé. Cette diversification constitue un avantage stratégique dans un marché fragmenté, où les besoins industriels sont multiples et évolutifs.

Face à la concurrence asiatique, souvent perçue comme imbattable sur les prix, le groupe adopte une approche nuancée. Contrairement à une idée largement répandue, l’écart de coût réel serait compris entre 10 % et 20 %, et non 30 % à 40 %. Cet écart est compensé par des avantages structurels majeurs, notamment la proximité logistique, la réactivité et le respect des standards internationaux.

Ces standards, incarnés par des certifications telles que ISO 9001 ou encore SMETA, sont devenus incontournables pour accéder aux marchés des multinationales comme Nestlé, Heineken ou Castel. Dans un contexte où les chaînes d’approvisionnement mondiales sont de plus en plus scrutées, la conformité aux normes internationales devient un facteur de compétitivité aussi déterminant que le prix.

Cette montée en gamme s’inscrit dans une transformation plus large de l’industrie africaine. Selon un rapport de la Banque mondiale sur l’industrialisation en Afrique, la compétitivité du continent dépend désormais moins des coûts de main-d’œuvre que de la capacité à offrir des produits conformes aux standards globaux et à intégrer des chaînes de valeur régionales.

La question du financement constitue un autre pilier de cette stratégie. Multiprint prévoit d’investir près de 25 milliards FCFA d’ici 2030, notamment dans de nouvelles machines, des solutions énergétiques comme le solaire, et l’extension de ses capacités de production. Ce programme sera financé par une combinaison de fonds propres, de dettes bancaires et de crédits fournisseurs, mais aussi par une ouverture progressive du capital.

Cette orientation vers des investisseurs extérieurs, notamment des fonds d’impact et des institutions de financement du développement, reflète une tendance de fond observée sur le continent. Selon la International Finance Corporation, les besoins de financement du secteur industriel africain se chiffrent à plusieurs centaines de milliards de dollars, nécessitant une mobilisation accrue du capital privé.

Cependant, l’un des défis structurels majeurs reste la dépendance aux intrants importés. Comme l’ensemble de l’industrie du packaging en Afrique, Multiprint dépend encore largement de matières premières étrangères, notamment les résines plastiques, les films techniques ou les encres. Cette dépendance expose l’entreprise aux fluctuations des marchés internationaux et aux contraintes liées au Franc CFA.

Pour réduire ce risque, l’entreprise mise sur une diversification géographique de ses fournisseurs, avec des partenariats en Nigeria, au Maroc, en Tunisie et en Afrique du Sud. Cette stratégie vise à renforcer l’intégration régionale et à réduire la dépendance aux marchés européens et asiatiques.

La montée en puissance des chaînes d’approvisionnement africaines est d’ailleurs encouragée par plusieurs institutions. La Banque africaine de développement souligne que le développement de filières industrielles locales constitue une condition essentielle pour renforcer la résilience économique du continent face aux chocs extérieurs.

Sur le plan social et environnemental, Multiprint met également en avant une stratégie RSE structurée. L’entreprise affiche un taux de recyclage de 100 % pour certains déchets industriels et un taux de formation de 74 % de ses employés. Ces initiatives répondent aux exigences croissantes des investisseurs internationaux, pour qui les critères ESG sont devenus un facteur déterminant dans les décisions d’investissement.

Toutefois, des défis persistent, notamment en matière d’égalité professionnelle. Avec seulement 3 % de femmes cadres, l’entreprise reconnaît un retard significatif, mais annonce une feuille de route visant à améliorer la mixité d’ici 2030. Cette problématique dépasse le cadre de l’entreprise et reflète une réalité plus large du secteur industriel africain, encore largement masculinisé.

Enfin, la question du contenu local reste centrale. Malgré une volonté affirmée de promouvoir le « Made in Cameroon », seuls 19 % des achats de l’entreprise sont réalisés auprès de fournisseurs locaux. Une limite qui s’explique par l’absence de certaines filières industrielles dans la région. L’objectif est désormais de porter ce taux à 40 % d’ici 2030, en s’appuyant sur le développement des PME locales et sur les opportunités offertes par la ZLECAf.

Pourquoi est-ce important ?

L’ambition de Multiprint dépasse celle d’une entreprise en croissance. Elle incarne une mutation profonde du tissu industriel africain, qui cherche à réduire sa dépendance aux importations et à construire des chaînes de valeur intégrées à l’échelle du continent. Dans un contexte de recomposition des échanges mondiaux et de montée des tensions sur les approvisionnements, la capacité de l’Afrique à produire localement devient un enjeu stratégique. En misant sur l’industrialisation, la qualité et l’intégration régionale, Multiprint illustre les dynamiques émergentes d’un continent qui tente de transformer son potentiel économique en puissance industrielle réelle.

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