Mali : l’or plus fort que la guerre ?
06 mai 2026

Mali : l’or plus fort que la guerre ?

Par Timothée Adjogla

Les points clés :

  • Le secteur aurifère malien continue de fonctionner malgré une intensification des attaques armées.
  • L’or représente environ 41 % des recettes budgétaires du pays, un pilier vital pour l’État.
  • La résilience actuelle repose sur la géographie, les prix élevés de l’or et des impératifs économiques, mais reste fragile.

Dans un contexte marqué par une instabilité sécuritaire persistante, le Mali offre un paradoxe économique saisissant. Alors que Bamako a été récemment frappée par des attaques d’une intensité rare, le secteur minier, véritable colonne vertébrale de l’économie nationale, continue d’afficher une étonnante capacité de résistance. Dix jours après les événements du 25 avril 2026, plusieurs compagnies minières opérant dans le pays ont confirmé la poursuite normale de leurs activités, illustrant le rôle stratégique de l’or dans la stabilité économique du pays.

Cette résilience s’inscrit dans une dynamique structurelle. Le Mali est l’un des principaux producteurs d’or en Afrique, et le métal précieux constitue une source essentielle de devises et de recettes publiques. Selon les données de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives, le secteur extractif a représenté près de 41 % des recettes budgétaires du pays en 2024. Ce poids considérable explique en grande partie pourquoi les autorités comme les entreprises minières s’efforcent de maintenir coûte que coûte les opérations, même dans un environnement dégradé.

Dans les jours qui ont suivi les attaques revendiquées par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda, ainsi que par des groupes rebelles, plusieurs acteurs majeurs du secteur ont rapidement rassuré les marchés. Les sociétés Allied Gold et Resolute Mining ont confirmé la continuité des activités sur leurs sites respectifs de Sadiola et Syama, situés dans le sud et l’ouest du pays. De son côté, Kodal Minerals a indiqué que son projet de lithium à Bougouni poursuivait également ses opérations sans perturbation majeure, y compris les exportations via le port de San Pedro.

Cette situation s’explique en grande partie par la géographie minière du Mali. Les principales exploitations sont localisées dans des zones relativement éloignées des foyers d’insécurité concentrés dans le centre et le nord du pays. Les régions de Kayes et de Sikasso, où se trouvent plusieurs mines stratégiques, bénéficient encore d’un environnement sécuritaire plus stable. Cette configuration limite, pour l’instant, l’exposition directe des sites miniers aux attaques armées.

Mais la géographie ne suffit pas à expliquer cette résistance. Le contexte international joue également un rôle déterminant. Depuis le début de l’année 2025, les cours de l’or ont connu une forte progression, dépassant parfois les 60 % de hausse sur certaines périodes, selon des analyses relayées par Reuters et Bloomberg. En 2026, les prix restent à des niveaux historiquement élevés, renforçant la rentabilité des opérations minières. Pour les compagnies, suspendre ou réduire la production dans un tel contexte représenterait une perte économique majeure.

Un dirigeant du secteur, cité par Reuters, souligne que « les cours élevés de l’or et la qualité des gisements compensent encore les risques sécuritaires ». Cette équation économique incite les opérateurs à maintenir leurs activités, même dans un environnement incertain. Elle est également renforcée par les attentes des autorités maliennes, qui dépendent fortement des revenus miniers pour financer les dépenses publiques, notamment dans un contexte de crise sécuritaire prolongée.

Le rôle de l’État est ici central. Sous la présidence de Assimi Goïta, les autorités ont renforcé leur implication dans la sécurisation des infrastructures stratégiques. L’armée malienne assure notamment l’escorte de certains convois logistiques, limitant ainsi les perturbations sur les axes d’approvisionnement en carburant et en équipements. Cette présence contribue à maintenir un minimum de continuité opérationnelle pour les compagnies minières.

Cependant, cette stabilité apparente masque des fragilités bien réelles. Les précédents récents rappellent que le secteur reste vulnérable. En janvier 2026, la mine de Morila a été attaquée, entraînant la destruction d’équipements et la prise d’otages. En mai 2025, un convoi destiné à la mine de Sadiola avait également été pris pour cible, illustrant la capacité des groupes armés à perturber les chaînes logistiques.

Ces incidents s’inscrivent dans une stratégie plus large qualifiée par certains observateurs de « jihad économique ». Dès septembre 2025, des groupes armés avaient tenté de bloquer les routes d’approvisionnement en carburant, mettant en difficulté plusieurs opérateurs miniers. La société Resolute Mining avait notamment dû revoir à la baisse ses objectifs de production en raison de perturbations sur ses approvisionnements.

Au-delà des risques sécuritaires, des tensions politiques et économiques persistent également entre l’État et certaines compagnies minières. Le bras de fer entre les autorités maliennes et Barrick Gold entre 2023 et 2025 illustre les enjeux liés à la gouvernance du secteur. Dans ce contexte, les entreprises ont tout intérêt à maintenir des relations stables avec le gouvernement, ce qui peut également expliquer leur volonté de poursuivre les opérations malgré les risques.

Les chiffres confirment l’importance stratégique du secteur. Le Mali produit plusieurs dizaines de tonnes d’or chaque année, ce qui le place parmi les leaders africains aux côtés de pays comme le Ghana ou l’Afrique du Sud. Cette production alimente non seulement les recettes publiques, mais aussi les réserves en devises, essentielles pour un pays confronté à des contraintes économiques croissantes.

Pourquoi est-ce important ?

La résilience du secteur aurifère malien ne relève pas seulement d’un exploit industriel. Elle constitue un enjeu macroéconomique majeur pour l’ensemble du pays. Dans un contexte de crise sécuritaire prolongée, l’or apparaît comme un amortisseur économique, permettant à l’État de maintenir ses finances et de continuer à fonctionner.

Cependant, cette dépendance accrue expose également le Mali à des risques importants. Une dégradation plus marquée de la situation sécuritaire pourrait rapidement affecter la production et, par ricochet, les finances publiques. À plus long terme, la question de la diversification économique reste posée.

Ce qui se joue aujourd’hui au Mali dépasse donc le seul secteur minier. Il s’agit de la capacité d’un pays à préserver ses ressources stratégiques dans un environnement instable, tout en posant les bases d’une économie plus résiliente et moins dépendante d’un seul secteur.

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