Tribune : la microfinance ouest-africaine est-elle en train de manger ses fonds propres ?
01 septembre 2026

Tribune : la microfinance ouest-africaine est-elle en train de manger ses fonds propres ?

Par Timothée Adjogla

En un an, les fonds propres prudentiels de ces institutions sont passés de 544,2 à 438,2 milliards de FCFA. Cent six milliards de moins, soit un recul de 19,5 %. Dans le même temps, leur total de bilan progressait de 11,5 %, à 4 661,5 milliards. Le ratio de capitalisation, qui rapporte les premiers au second, tombe donc de 13,0 % à 9,4 %, pour une norme réglementaire fixée à 15 %.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Une institution capitalisée à 9,4 % dispose de neuf francs de fonds propres pour cent francs de bilan. Une perte de dix francs efface ses fonds propres et entame les dépôts qui lui ont été confiés. C’est exactement la situation que la norme de capitalisation existe pour empêcher. Un secteur qui croît en volume et se décapitalise en même temps, ce n’est pas une contradiction comptable : c’est une trajectoire. Et personne ne l’a nommée.

Une institution sur deux seulement respecte la norme

Cent quarante-neuf institutions sur 293 affichaient un ratio supérieur ou égal à 15 % au 31 décembre 2025, soit 50,9 % des déclarants. Elles étaient 53,8 % un an plus tôt. La proportion recule, mais ce n’est pas le plus inquiétant.

Le plus inquiétant, c’est le poids de ce groupe conforme. Il concentre 61,9 % des actifs du secteur, contre 66,1 % en 2024. Autrement dit, la part du bilan logée chez des institutions sous-capitalisées s’est étoffée en un an. Le secteur ne se contente pas de perdre des institutions conformes : il perd les plus grosses.

Le recul n’est pas partagé : deux pays expliquent tout

Le ratio agrégé de 9,4 % recouvre des situations nationales très écartées. Le Togo est le seul des sept pays où les institutions dépassent, en moyenne, le plancher de 15 %, à 15,1 %. Le Mali suit à 14,7 %, le Sénégal à 14,5 %, le Burkina à 14,0 %, tous trois juste en dessous. Le Bénin décroche à 8,3 %. Deux marchés affichent un ratio négatif : la Côte d’Ivoire à -1,2 % et le Niger à -100,5 %.

Mais le ratio en pourcentage masque une donnée plus parlante : le niveau des fonds propres, pays par pays, entre 2024 et 2025. Selon les états financiers détaillés du rapport, ceux de la Côte d’Ivoire passent de 51,2 milliards à -15,2 milliards, un recul de 66,4 milliards. Ceux du Bénin, de 82,2 à 35,2 milliards, un recul de 47,0 milliards. À eux deux, ces pays perdent 113,4 milliards de fonds propres en un an, davantage que le recul de l’ensemble de l’Union, chiffré à 106,8 milliards. Les cinq autres pays sont stables ou en amélioration sur la période : le Burkina gagne 6,1 milliards, le Niger 7,1 milliards, le Togo 1,0 milliard, tandis que le Sénégal recule de 2,9 milliards et le Mali de 4,7 milliards.

La décapitalisation du secteur n’est donc pas un phénomène régional diffus. Elle est concentrée dans deux pays, et pour des raisons différentes. Pour la Côte d’Ivoire, le rapport donne l’explication : l’agrégat national est déterminé par la situation de plusieurs IMF appartenant à un même réseau, ce que confirme le décompte des institutions conformes, dix seulement sur les 43 du pays. Pour le Bénin, en revanche, le rapport ne dit rien. Et les comptes ne l’expliquent pas non plus : la perte de l’exercice n’y est que de 0,8 milliard, et les capitaux propres comptables progressent légèrement sur l’année. C’est la mesure prudentielle des fonds propres, pas la rentabilité de l’exercice, qui s’est effondrée au Bénin, et rien dans le rapport n’indique pourquoi.

Le bénéfice ne recapitalise pas

Reste la question que le retour au bénéfice devrait résoudre : pourquoi les fonds propres ne se reconstituent-ils pas au niveau de l’Union ?

Parce que ce bénéfice ne vient pas de l’exploitation. Sur les 35,6 milliards de résultat net, le résultat d’exploitation ne pèse que 13,1 milliards. Le résultat exceptionnel en apporte 31,2 milliards, dont 22,4 milliards issus de la récupération de créances déjà amorties, c’est-à-dire d’encours que les institutions avaient sortis de leur bilan et qui sont finalement rentrés. C’est une bonne nouvelle de trésorerie, et elle n’est pas reproductible : un encours ne peut être passé en pertes puis récupéré qu’une seule fois.

Les ratios de gestion confirment. L’autosuffisance opérationnelle, qui rapporte les produits d’exploitation aux charges, s’établit à 81,2 % pour une norme de 130 %. La rentabilité des fonds propres ressort à 2,1 % pour une norme de 15 %. Le rendement sur actifs à 0,3 % pour une norme de 3 %. Un secteur qui ne couvre pas ses charges par son activité ne peut pas reconstituer ses fonds propres par ses résultats, même quand deux pays sur sept concentrent l’essentiel du recul.

Ce qu’il faudrait nommer

La qualité du portefeuille s’améliore pourtant, le taux brut de dégradation revenant de 6,0 % à 5,5 %. L’activité croît. Les institutions rentables sont majoritaires, 204 sur 291 déclarantes. Le secteur n’est pas en crise.

Mais il finance une croissance de bilan de 11,5 % avec une base de fonds propres en recul de 19,5 %, pour la deuxième année consécutive, et ce recul tient pour l’essentiel à deux pays sur sept, dont un seul est expliqué. Aucune des publications du secteur ne pose la question dans ces termes, parce qu’elles retiennent l’agrégat de résultat, qui est positif, plutôt que l’agrégat de solvabilité, qui ne l’est pas, et encore moins sa géographie.

La microfinance ouest-africaine a passé quinze ans à convaincre les bailleurs et les régulateurs qu’elle savait gérer le risque de crédit. Elle y est largement parvenue. Il lui reste à démontrer qu’elle sait gérer son capital, et le rapport 2025 suggère que la question n’est pas réglée partout, ni pour les mêmes raisons.

 

Omarou Sanda
Oumarou Sanda est journaliste et fondateur de Microfin Times, média spécialisé dans la microfinance et la finance inclusive en Afrique francophone. Diplômé en Économie et Finances Internationales, il est convaincu que la microfinance est un vrai levier de développement pour l’Afrique et a décidé de la vulgariser à travers Microfin Times.

Article précédent

Tribune : Guerre économique en Afrique de l’Ouest,...

Laisser un commentaire

Commentaires (0)

Recevez toutes les newsletters

Ne vous inquiétez pas, nous n'allons pas faire de spam.