Agriculture, commerce, souveraineté alimentaire : à Lomé, l’Afrique veut transformer ses terres en puissance économique continentale
22 mai 2026

Agriculture, commerce, souveraineté alimentaire : à Lomé, l’Afrique veut transformer ses terres en puissance économique continentale

Par Timothée Adjogla

Les points clés :

  • Réunis à Lomé lors de Biashara Afrika 2026, experts et décideurs africains ont placé l’agriculture au cœur de la souveraineté économique du continent.
  • La croissance agricole africaine oscille entre 4 % et 4,5 %, mais les échanges intra-africains restent freinés par les obstacles logistiques et douaniers.
  • Le Togo veut porter sa production rizicole à un million de tonnes d’ici 2030 et accélérer la transformation locale de ses filières agricoles stratégiques.

Dans un monde marqué par les guerres commerciales, les tensions géopolitiques, les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales et les effets croissants du changement climatique, l’Afrique tente progressivement de redéfinir sa place dans l’économie mondiale. À Lomé, lors de la troisième édition de Biashara Afrika 2026, organisée du 18 au 20 mai 2026 par le Secrétariat de la Zone de libre-échange continentale africaine et le gouvernement togolais, une conviction s’est imposée parmi les participants : l’avenir économique du continent passera largement par sa capacité à nourrir sa population, transformer localement ses ressources agricoles et renforcer son commerce intra-africain.

Le forum, devenu progressivement l’un des grands rendez-vous économiques liés à la mise en œuvre de la ZLECAf, a réuni gouvernements, investisseurs, banques panafricaines, institutions internationales, experts agricoles et opérateurs économiques autour d’une question devenue stratégique : comment faire de l’agriculture un moteur de résilience économique et de souveraineté africaine dans un environnement mondial fragmenté ?

Le panel consacré au thème « Agriculture, commerce et résilience : garantir l’avenir de l’Afrique dans un monde fragmenté » a mis en lumière les profondes contradictions du continent. D’un côté, l’Afrique dispose d’immenses terres arables, d’une population jeune et d’un potentiel agricole parmi les plus importants au monde. De l’autre, elle reste encore fortement dépendante des importations alimentaires, vulnérable aux chocs extérieurs et confrontée à des difficultés structurelles qui freinent son autosuffisance.

Les intervenants ont rappelé que les crises internationales récentes ont brutalement révélé les fragilités alimentaires africaines. La pandémie de Covid-19, les perturbations logistiques mondiales, la guerre en Ukraine et les tensions sur les marchés des céréales et des engrais ont profondément affecté plusieurs économies africaines dépendantes des importations.

Dans ce contexte, l’intégration économique africaine apparaît désormais comme une nécessité stratégique plus qu’un simple projet politique. Pour de nombreux experts réunis à Lomé, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) représente aujourd’hui une opportunité historique de restructurer les chaînes de valeur agricoles africaines et de renforcer la souveraineté alimentaire du continent.

Les chiffres avancés lors des discussions montrent d’ailleurs que le potentiel existe. La croissance agricole africaine figure parmi les plus élevées au monde avec un taux oscillant entre 4 % et 4,5 % ces dernières années. Cette progression est portée par la modernisation progressive de certaines filières, les investissements dans les infrastructures logistiques et l’émergence de nouvelles politiques agricoles dans plusieurs pays.

Mais derrière cette dynamique se cachent encore d’importantes disparités. Les participants ont insisté sur le fait que la croissance de la production seule ne suffira pas. Le véritable enjeu réside désormais dans la transformation locale, l’industrialisation agricole et l’intégration des marchés régionaux.

Cette vision suppose une restructuration profonde des économies agricoles africaines. Plusieurs panelistes ont notamment plaidé pour le développement des chaînes de valeur autour de produits stratégiques à fort potentiel comme le maïs, le soja, la noix de palme ou encore les ressources halieutiques.

Le cas du Togo a d’ailleurs été largement évoqué comme exemple de certaines mutations agricoles en cours dans la sous-région. Le soja bio togolais connaît une progression rapide sur les marchés régionaux et internationaux. Selon les données présentées lors du forum, la production togolaise de soja a atteint environ 260 000 tonnes en 2024, avec un objectif affiché de 500 000 tonnes à l’horizon 2026.

Cette montée en puissance s’explique notamment par l’augmentation de la demande internationale, mais aussi par l’apparition progressive d’unités locales de transformation. Car l’un des défis majeurs de l’agriculture africaine reste précisément la faible transformation industrielle des matières premières agricoles.

Dans de nombreux pays africains, les produits agricoles continuent d’être exportés bruts avant d’être transformés à l’étranger puis réimportés sous forme de produits finis à forte valeur ajoutée. Ce modèle limite considérablement les revenus agricoles, l’industrialisation et la création d’emplois locaux.

Le commerce intra-africain a ainsi été présenté comme un levier essentiel pour corriger ces déséquilibres. Toutefois, les discussions ont également mis en lumière les obstacles structurels qui freinent encore les échanges commerciaux sur le continent.

Les lourdeurs administratives aux frontières, la complexité des procédures douanières, les coûts logistiques élevés et les difficultés de connectivité entre corridors commerciaux continuent de ralentir la circulation des marchandises agricoles africaines.

Malgré la mise en place progressive de la ZLECAf, les réalités du terrain montrent que le commerce intra-africain reste encore confronté à de nombreuses barrières non tarifaires. Plusieurs opérateurs économiques présents à Lomé ont souligné les retards de livraison, les tracasseries administratives et les insuffisances des infrastructures de transport comme des freins majeurs à la compétitivité africaine.

Dans son intervention, Oyetounde Djiwa, chargé du bureau de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) au Togo, a particulièrement insisté sur la question des engrais et de la production rizicole africaine.

Selon lui, l’utilisation des engrais en Afrique demeure très inférieure à la moyenne mondiale. Les agriculteurs africains utilisent en moyenne environ 20 kilogrammes d’engrais à l’hectare contre près de 100 kilogrammes au niveau mondial. Pourtant, l’Afrique produit près de 30 millions de tonnes d’engrais mais n’en consomme qu’environ la moitié, obligeant plusieurs pays à continuer d’importer des fertilisants hors du continent.

Cette situation illustre l’un des paradoxes structurels de l’économie africaine : un continent riche en ressources mais encore faiblement intégré dans ses propres chaînes de production et de consommation.

Le secteur rizicole togolais a également été cité comme exemple des progrès possibles lorsque les investissements, les politiques publiques et l’accompagnement technique convergent. Grâce à l’appui de la FAO, la production rizicole togolaise est passée d’environ 85 000 tonnes à 145 000 tonnes entre 2010 et 2020. Aujourd’hui, elle atteint près de 230 000 tonnes.

Les autorités togolaises ambitionnent désormais de porter cette production à un million de tonnes d’ici 2030. Cet objectif s’inscrit dans une stratégie plus large visant à renforcer la sécurité alimentaire nationale, réduire les importations et développer des capacités locales de transformation agroalimentaire.

Pour y parvenir, le pays mise sur l’amélioration des rendements agricoles, la modernisation des exploitations, le renforcement des infrastructures de stockage et le développement des unités de transformation.

Les discussions ont également mis en avant plusieurs initiatives technologiques destinées à fluidifier le commerce agricole. Le système e-Phyto développé par le Togo a notamment été cité comme un outil stratégique pour simplifier les procédures phytosanitaires et sécuriser davantage les exportations agricoles vers les marchés internationaux, notamment européens.

La numérisation du commerce agricole apparaît désormais comme un enjeu central de compétitivité. Dans plusieurs pays africains, les plateformes numériques, les systèmes de certification électronique et les paiements digitaux commencent progressivement à transformer les échanges commerciaux agricoles.

Dans son intervention, Gainmore Zanamwe a plaidé pour une agriculture africaine davantage orientée vers les besoins réels du marché.

Selon lui, la rentabilité des filières agricoles dépendra désormais de leur capacité à répondre efficacement à la demande régionale et internationale. Cette approche suppose une meilleure structuration des chaînes de valeur, une amélioration des standards de qualité et une montée en gamme progressive des productions africaines.

Afreximbank a par ailleurs réaffirmé sa volonté d’accompagner les projets agricoles structurants à travers des mécanismes de financement adaptés, notamment en faveur des petits producteurs et des entreprises agroalimentaires.

Au-delà du secteur agricole, Biashara Afrika 2026 a également abordé plusieurs autres enjeux liés à l’intégration économique continentale, notamment les relations commerciales entre les États-Unis et l’Afrique, les infrastructures régionales, les corridors logistiques, les systèmes de paiements transfrontaliers et la construction du marché unique africain.

L’ensemble des discussions organisées à Lomé traduit une évolution importante des priorités économiques africaines. Pendant longtemps, les débats sur le développement du continent ont été dominés par les questions d’aide internationale et d’endettement. Désormais, les questions de souveraineté alimentaire, d’intégration régionale et de transformation industrielle occupent une place beaucoup plus centrale.

Car derrière l’agriculture se joue en réalité une question beaucoup plus vaste : celle de la capacité de l’Afrique à construire un modèle économique moins dépendant des marchés extérieurs et davantage centré sur ses propres ressources, sa consommation intérieure et ses chaînes de valeur régionales.

Pourquoi est-ce important ?

Les discussions de Biashara Afrika 2026 montrent que l’agriculture n’est plus seulement perçue comme un secteur social ou rural, mais comme un levier stratégique de puissance économique pour l’Afrique. Dans un contexte mondial marqué par les crises alimentaires, climatiques et géopolitiques, la capacité du continent à produire, transformer et commercialiser ses propres ressources agricoles devient un enjeu de souveraineté. La réussite de la ZLECAf dépendra largement de cette transformation agricole et industrielle. Si les investissements, les réformes logistiques et les financements suivent, l’Afrique pourrait progressivement réduire sa dépendance alimentaire, renforcer son commerce intra-africain et créer des millions d’emplois dans les chaînes de valeur agricoles et agro-industrielles.

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