Les points clés :
Le Palais des Congrès de Lomé devient, à partir de ce lundi 18 mai, l’un des principaux centres de réflexion économique du continent africain. Pendant trois jours, responsables politiques, investisseurs, dirigeants d’entreprises, institutions financières, startups et acteurs du commerce régional se retrouvent dans la capitale togolaise à l’occasion de la troisième édition de Biashara Afrika, forum continental consacré à l’opérationnalisation de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Après Johannesburg en 2023 puis Kigali en 2024, l’organisation de cette nouvelle édition au Togo n’a rien d’anodin. Elle traduit la volonté croissante de Lomé de se positionner comme une plateforme régionale du commerce africain, au moment où le continent tente d’accélérer son intégration économique.
L’événement intervient dans un contexte où la ZLECAf reste confrontée à un paradoxe majeur. Malgré son potentiel historique, le commerce intra-africain demeure encore l’un des plus faibles au monde. Selon les données de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), les échanges commerciaux entre pays africains ne représentaient qu’environ 15 % des exportations totales du continent en 2023. À titre de comparaison, ce taux dépasse 60 % dans l’Union européenne et avoisine 40 % en Amérique du Nord. Cette faible intégration commerciale illustre les limites structurelles du modèle économique africain, encore fortement dépendant des exportations de matières premières vers les marchés extérieurs.
La ZLECAf ambitionne justement de modifier cette architecture économique héritée des échanges coloniaux. Lancé officiellement en 2021, l’accord couvre aujourd’hui 49 États ayant ratifié le traité sur les 54 signataires africains. Avec un marché potentiel de plus de 1,4 milliard d’habitants et un PIB combiné estimé à plus de 3 400 milliards de dollars par la Banque mondiale, la ZLECAf constitue le plus vaste espace de libre-échange créé depuis l’Organisation mondiale du commerce. Selon plusieurs projections de la Commission économique pour l’Afrique, sa mise en œuvre effective pourrait augmenter le commerce intra-africain de 45 % d’ici 2045 et accroître le PIB continental d’environ 1,2 %.
Mais au-delà des chiffres, les défis restent immenses. Les infrastructures logistiques insuffisantes, les barrières non tarifaires, la faiblesse des systèmes de paiement régionaux, les difficultés de transport, la fragmentation réglementaire et les coûts élevés du commerce continuent de freiner les ambitions d’intégration continentale. C’est précisément dans ce contexte que Biashara Afrika 2026 se veut davantage qu’un simple forum institutionnel. Les organisateurs affichent une volonté claire de transformer les débats en projets opérationnels.
Placée sous le thème « Stimuler la transformation économique de l’Afrique grâce à la ZLECAf », cette édition met l’accent sur les mécanismes concrets capables d’accélérer les échanges africains. Plusieurs plateformes structurent les travaux. Une « Deal Room » est dédiée aux annonces d’investissements et aux rencontres entre investisseurs et porteurs de projets. Un laboratoire de facilitation des échanges doit permettre d’identifier les obstacles opérationnels au commerce régional. Un accélérateur de chaînes de valeur est également prévu afin de renforcer l’intégration industrielle entre économies africaines. Enfin, une plateforme spécifique dédiée aux PME doit aider les petites entreprises africaines à accéder aux opportunités offertes par le marché continental.
Le choix du Togo comme pays hôte reflète également les ambitions économiques de Lomé. Depuis plusieurs années, les autorités togolaises multiplient les investissements destinés à renforcer le rôle du pays comme hub logistique régional. Le Port autonome de Lomé, seul port en eau profonde de la sous-région capable d’accueillir de très grands navires, constitue aujourd’hui l’un des principaux instruments de cette stratégie. Selon les données officielles du port, plus de 30 millions de tonnes de marchandises y transitent chaque année, avec une croissance continue des activités de transbordement.
Cette dynamique est également soutenue par le développement de la Plateforme industrielle d’Adétikopé (PIA), conçue pour favoriser la transformation locale des matières premières africaines avant exportation. L’objectif poursuivi par les autorités togolaises est clair : faire du pays non seulement une plateforme logistique, mais aussi un centre régional de transformation industrielle et de redistribution commerciale.
Dans cette stratégie, les PME occupent une place centrale. Au Togo, elles représentent plus de 80 % du tissu économique national selon les estimations officielles. Pourtant, comme dans une grande partie du continent, elles restent confrontées à des difficultés structurelles liées à l’accès au financement, aux normes de qualité, à la logistique et aux marchés internationaux. Le « Village Togo » mis en place dans le cadre de Biashara Afrika vise précisément à exposer ces entreprises locales aux investisseurs, aux acheteurs régionaux et aux nouveaux circuits commerciaux créés par la ZLECAf.
Pour plusieurs économistes, la réussite de la ZLECAf dépendra justement de la capacité des PME africaines à intégrer les chaînes de valeur régionales. Jusqu’à présent, les échanges africains restent largement dominés par les exportations de produits bruts. La montée en puissance d’un commerce intra-africain plus industrialisé suppose donc le développement d’écosystèmes industriels capables de transformer localement les ressources du continent.
Le forum intervient également dans un contexte géopolitique mondial marqué par les tensions commerciales croissantes entre grandes puissances économiques. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales observées depuis la pandémie de Covid-19, puis les tensions géopolitiques entre les États-Unis, la Chine, l’Europe et la Russie, ont renforcé chez plusieurs dirigeants africains l’idée d’une plus grande souveraineté économique continentale. La ZLECAf apparaît désormais comme l’un des principaux instruments capables de réduire la dépendance du continent vis-à-vis des marchés extérieurs.
Plusieurs institutions internationales considèrent d’ailleurs que l’intégration régionale constitue aujourd’hui l’un des principaux leviers de résilience économique pour l’Afrique. La Banque africaine de développement estime notamment que le renforcement des échanges intra-africains pourrait permettre au continent de mieux absorber les chocs extérieurs liés à la volatilité des matières premières ou aux crises internationales.
À Lomé, les discussions devraient également porter sur les enjeux de paiements régionaux, de digitalisation du commerce, de financement des infrastructures et de mobilité des entreprises africaines. Des questions devenues centrales pour donner une réalité concrète à la ZLECAf. Car si l’accord constitue un cadre juridique historique, sa réussite dépendra désormais de sa traduction opérationnelle sur le terrain.
Pour le Togo, accueillir Biashara Afrika 2026 constitue aussi une opération de visibilité diplomatique et économique. Le pays cherche à renforcer son image d’économie stable, ouverte aux investissements et connectée aux grands corridors commerciaux ouest-africains. À travers cet événement, Lomé tente de consolider son positionnement dans la compétition régionale entre hubs logistiques africains.
Derrière les conférences et les rencontres d’affaires, Biashara Afrika représente finalement un test grandeur nature pour la ZLECAf elle-même. Après plusieurs années de négociations, de signatures et d’annonces politiques, le continent entre progressivement dans une phase où les résultats économiques concrets seront désormais scrutés de près par les investisseurs, les entreprises et les populations africaines.
Pourquoi est-ce important ?
Biashara Afrika 2026 intervient à un moment crucial pour l’économie africaine. Le forum illustre la volonté croissante des États africains de transformer la ZLECAf en véritable moteur d’industrialisation, de commerce régional et de souveraineté économique. Pour le Togo, l’événement représente une opportunité stratégique pour renforcer son positionnement logistique et attirer davantage d’investissements. Pour le continent, il s’agit surtout de savoir si l’Afrique pourra enfin convertir son immense marché intérieur en levier concret de croissance, d’emplois et de transformation économique durable.
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