Cacao togolais : « Exporter la fève brute et importer le chocolat est ridicule »
18 mai 2026

Cacao togolais : « Exporter la fève brute et importer le chocolat est ridicule »

Par Timothée Adjogla

Les points clés

  • Le Togo veut repositionner son cacao sur le segment haut de gamme afin de mieux résister aux crises du marché mondial.
  • Le CCFCC inaugure un centre de traitement post-récolte de 160 millions FCFA à Abréwankor pour produire du cacao d’excellence destiné aux marchés de niche.
  • Face à la volatilité mondiale des cours, Lomé mise désormais sur la transformation locale, la qualité et la montée en gamme pour créer davantage de valeur ajoutée.

Pendant longtemps, les pays africains producteurs de cacao ont occupé une position paradoxale dans la chaîne de valeur mondiale du chocolat : exporter des fèves brutes à faible valeur ajoutée et réimporter ensuite des produits transformés vendus plusieurs fois plus cher. Une dépendance historique qui expose les producteurs africains aux fluctuations des marchés internationaux, aux crises logistiques mondiales et à la volatilité des cours des matières premières. Au Togo, cette réalité est désormais de plus en plus contestée au sein même de la filière café-cacao.

À Lomé, au micro d'Agridigitale, le secrétaire exécutif du Comité de coordination pour les filières café-cacao (CCFCC), Enselme Gouthon, a résumé cette contradiction en une phrase devenue centrale dans le débat économique autour de la transformation agricole en Afrique : « C'est exactement ce que nous faisons avec le cacao et le café : nous exportons la fève brute et nous importons le chocolat. C'est ridicule. Nous devons faire évoluer les mentalités et industrialiser nos économies ». Derrière cette déclaration se dessine en réalité une réflexion beaucoup plus large sur la souveraineté économique, l’industrialisation et la création de valeur locale dans les économies africaines dépendantes des matières premières.

Le Togo tente aujourd’hui de repositionner sa stratégie. Face à l’instabilité persistante des marchés mondiaux du cacao, les autorités sectorielles et les acteurs de la filière veulent désormais sortir progressivement du modèle fondé uniquement sur l’exportation de fèves standards. Le pays ambitionne désormais de se positionner sur le segment du cacao premium, aussi appelé cacao fin ou cacao aromatique, un marché plus restreint mais beaucoup plus rémunérateur.

Cette nouvelle orientation prend forme à travers la construction du Centre de traitement post-récolte de cacao d’excellence d’Abréwankor, dans la préfecture de Wawa. L’infrastructure, financée à hauteur de 160 millions FCFA sur fonds propres par le CCFCC, constitue l’un des projets les plus structurants engagés récemment dans la filière cacao togolaise. 

Installé sur une superficie de 1,37 hectare, le centre comprend un magasin de stockage de 25 tonnes, un hall de fermentation, cinq tunnels de séchage, un système d’adduction d’eau potable alimenté à l’énergie solaire ainsi que des équipements roulants destinés à la collecte du cacao dans treize villages producteurs de Wawa. L’objectif affiché est clair : produire dès la première année environ 100 tonnes de cacao d’excellence capables d’intégrer les marchés internationaux les plus exigeants. 

Cette stratégie intervient dans un contexte mondial extrêmement tendu pour le secteur cacaoyer. Depuis 2024, les prix mondiaux du cacao ont connu des flambées historiques sous l’effet combiné des maladies affectant les plantations en Afrique de l’Ouest, des conditions climatiques défavorables et des perturbations logistiques mondiales. Le Ghana, deuxième producteur mondial, a notamment vu certaines régions fortement touchées par le swollen shoot disease, une maladie qui détruit progressivement les cacaoyers et réduit fortement les rendements. 

Cette crise mondiale a brutalement rappelé la vulnérabilité des économies dépendantes des exportations de matières premières non transformées. Pour le Togo, qui reste un producteur de taille modeste comparé à la Côte d’Ivoire ou au Ghana, la compétition par les volumes apparaît difficilement soutenable à long terme. D’où le choix stratégique de viser désormais les marchés de niche, davantage orientés vers la qualité, la traçabilité et les arômes spécifiques.

Le marché du cacao fin représente aujourd’hui une part relativement réduite du commerce mondial, estimée autour de 12 % des exportations mondiales de cacao selon l’Organisation internationale du cacao (ICCO). Mais ce segment est aussi celui qui génère les plus fortes marges et attire les chocolatiers haut de gamme européens, japonais et nord-américains. 

L’ICCO rappelle que le cacao fin se distingue moins par son origine géographique que par un ensemble complexe de facteurs : génétique des plants, qualité des pratiques agricoles, fermentation, séchage, arômes et profils sensoriels spécifiques. Les fèves premium sont notamment recherchées pour leurs notes fruitées, florales, boisées ou encore caramélisées. 

Pour les responsables togolais, cette montée en gamme représente avant tout une stratégie économique défensive. « Le cacao est confronté à l’agressivité du marché international. Il est important pour nous de cibler une clientèle intéressée par la qualité », explique Enselme Gouthon. Selon les responsables de la filière, un cacao premium peut se vendre « deux à trois fois le prix du marché courant ».

Cette logique de différenciation devient d’autant plus stratégique que les marchés mondiaux du cacao restent extrêmement volatils. Après les flambées historiques de 2024, plusieurs analystes estiment désormais que le marché mondial entre dans une phase de rééquilibrage fragile, marquée par des tensions persistantes entre offre et demande, des stocks sous pression et une grande sensibilité aux chocs climatiques.

Mais au-delà des prix, c’est surtout la question de la transformation locale qui devient centrale. L’Afrique produit environ 70 % du cacao mondial mais transforme encore une faible partie de sa production. La majorité de la valeur ajoutée reste captée par les industries chocolatières européennes, américaines ou asiatiques. Pour plusieurs économistes africains, cette structure historique constitue l’un des symboles les plus marquants du faible niveau d’industrialisation du continent.

Le parallèle effectué par Enselme Gouthon avec le secteur pétrolier nigérian illustre cette réflexion. Pendant des décennies, le Nigeria exportait du pétrole brut avant d’importer du carburant raffiné à prix élevé. Avec l’entrée en activité des raffineries Dangote, Abuja tente désormais de reprendre une partie de cette valeur ajoutée industrielle. Pour les responsables togolais, la logique devrait être similaire dans le cacao : produire, transformer et consommer davantage localement.

Le Togo cherche aussi progressivement à développer une consommation intérieure du café et du cacao, encore limitée. Selon le patron du CCFCC, l’un des enjeux consiste à intégrer progressivement ces produits dans les habitudes alimentaires locales afin de réduire la dépendance exclusive aux marchés internationaux.

Cette stratégie rejoint d’ailleurs une tendance plus large observée sur le continent africain. Plusieurs pays producteurs tentent désormais de développer des industries locales de transformation agroalimentaire afin de capter une part plus importante de la chaîne de valeur mondiale. Le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Cameroun ou encore l’Éthiopie multiplient les investissements dans les unités de transformation locale.

Le modèle éthiopien est souvent cité comme exemple dans le café. Le pays consomme plus de la moitié de sa propre production, ce qui réduit sa dépendance aux fluctuations internationales. Le Brésil, autre référence évoquée dans les débats sur l’industrialisation agricole, a également développé une importante industrie chocolatière locale parallèlement à sa production agricole.

Au Togo, le projet d’Abréwankor constitue ainsi une première étape plus symbolique qu’industrielle à grande échelle. Les 100 tonnes de cacao premium visées restent modestes à l’échelle internationale. Mais l’objectif réel est ailleurs : améliorer les standards de qualité, former les producteurs, renforcer les pratiques post-récolte et préparer progressivement le pays à intégrer le cercle très fermé des producteurs reconnus de cacao fin et aromatique.

L’Organisation internationale du cacao tient justement une liste spécifique des pays reconnus pour leurs exportations de cacao fin ou aromatique. Plusieurs pays d’Amérique latine dominent actuellement ce segment premium, notamment l’Équateur, le Pérou ou encore la République dominicaine. En Afrique, peu de pays disposent encore d’une reconnaissance forte sur ce créneau spécifique.

Le choix du modèle camerounais comme source d’inspiration pour le centre togolais n’est pas anodin. Le Cameroun tente lui aussi depuis plusieurs années de développer des standards qualitatifs plus élevés dans sa filière cacao afin de mieux valoriser certaines productions spécifiques.

Au-delà du seul cacao, cette évolution révèle surtout une transformation progressive de la réflexion économique africaine. Longtemps centrées sur les volumes exportés, les stratégies agricoles africaines mettent désormais davantage l’accent sur la valeur ajoutée, la transformation industrielle, la qualité et les marchés spécialisés.

Dans un contexte de tensions géopolitiques mondiales, de volatilité des matières premières et de pressions croissantes sur les chaînes logistiques mondiales, plusieurs gouvernements africains cherchent aujourd’hui à réduire leur vulnérabilité aux chocs extérieurs. La transformation locale des matières premières agricoles devient ainsi progressivement un enjeu de souveraineté économique.

L’inauguration officielle du centre d’Abréwankor est prévue le 23 mai 2026 en présence de représentants de l’Organisation internationale du cacao, de chocolatiers français et de producteurs togolais distingués lors du concours international Cocoa of Excellence 2025. Ce rendez-vous doit servir de vitrine à la nouvelle ambition togolaise dans le secteur du cacao premium.

Pourquoi est-ce important ?

Le repositionnement du Togo sur le cacao premium dépasse largement la simple question agricole. Il illustre les nouvelles stratégies économiques africaines visant à sortir progressivement du modèle historique d’exportation brute des matières premières. Dans un marché mondial de plus en plus volatil, la qualité, la transformation locale et la création de valeur deviennent des leviers essentiels pour améliorer les revenus des producteurs et renforcer la résilience économique.

Le projet d’Abréwankor représente également un signal sur l’évolution des politiques agricoles africaines : moins de dépendance aux volumes, davantage d’accent sur les niches à forte valeur ajoutée. Si cette stratégie réussit, elle pourrait permettre au Togo d’accéder à des marchés plus rémunérateurs, d’attirer des investissements dans la transformation agroalimentaire et de renforcer progressivement son industrie chocolatière locale.

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